La liberté d’expression en danger (À propos d’une affaire récente)

Cet article, écrit il y a plusieurs jours, a été refusé par deux sites d’information se revendiquant « libéral-conservateur » et « libéral ». Comme quoi… la défense de la liberté d’expression paraît moins importante aux libéraux d’aujourd’hui que l’uberisation de l’économie ou la baisse de la fiscalité. Chacun ses priorités.

Nous ne vous ferons pas l’injure de vous demander si vous savez ce qu’il s’est passé à New York le 11 septembre 2001 ; mais ce que vous ignorez peut-être au sujet de cet acte terroriste – ou plutôt, de ses suites – c’est que, sur les ruines du World Trade Center, un promoteur immobilier américain de confession musulmane, Sharif El-Gamal, avait proposé d’édifier… une mosquée géante.

Ce projet – intitulé « Park51 » – était apparemment destiné à faire mieux connaître l’islam aux citoyens américains, M. El-Gamal jugeant ses compatriotes « emplis de préjugés » à l’égard de ses coreligionnaires ; un vaste centre culturel, comprenant donc une mosquée, devait selon lui contribuer à « effacer tout sentiment de discorde entre Américains et Musulmans. »

Croyance réelle dans les vertus du dialogue interreligieux, ou énième provocation d’une minorité active de Musulmans, cherchant à faire oublier les meurtres commis au nom de leur religion ? Difficile de le savoir. Toujours est-il que le projet « Park51 » a été abandonné suite aux nombreuses protestations réunies par la présidente de l’AFDI [1], Pamela Geller [2].

En juin 2013, cette dernière était conviée à parler de son activité au Royaume-Uni, où elle devait se rendre en compagnie d’un autre ressortissant américain, Robert Spencer – un intellectuel spécialisé dans l’étude de l’islam politique [3].

Or, aussi surprenant qu’il puisse paraître, leur visa d’entrée… leur fut refusé !

Motif avancé par l’administration ? La venue en Grande-Bretagne de ces deux personnalités n’aurait pas été de nature à « servir le bien public », dont l’État est le garant [4].

Et sur quels éléments se fondait l’administration pour le dire ? Sur une enquête des services de police, prouvant que Pamela Geller et Robert Spencer travaillaient, en sous-main, pour une officine d’extrême-droite, visant à saper les fondements de la démocratie parlementaire ? Non : sur des témoignages à charge fournis par les « antifas » de l’association HNH [5], dont les représentants soutenaient, tout bonnement, que la réunion projetée de ces adversaires (« fascistes », donc) risquait de provoquer de vives réactions parmi leurs frères d’armes, au point de susciter des émeutes difficiles à maîtriser pour les forces de l’ordre…

À l’époque, les (rares) juristes qui se sont inquiétés par cette décision aussi ubuesque qu’inique se sont entendus répondre que, pour regrettable qu’elle soit, cette mesure n’était qu’un cas isolé, qui n’avait à l’évidence « aucune chance de se reproduire. »

Le fait est pourtant que trois autres personnalités connues pour leur réflexion critique à l’égard de l’islam (l’Autrichien Martin Sellner [6], sa petite-amie, l’Américaine Brittany Pettibone, et la Canadienne Lauren Southern [7]) ont fait l’objet d’une interdiction d’entrée sur le territoire britannique similaire, pas plus tard que cette semaine.

Il est reproché à ces trois jeunes gens de constituer rien moins qu’« une menace pour les intérêts fondamentaux de la société et l’ordre public au Royaume-Uni » [8], bien qu’on ne sache pas trop en quoi réside cette menace, l’administration s’étant une fois de plus contentée de reproduire, dans ses motifs, les éléments fournis par l’association HNH. Faute d’éléments spéciaux, donc, on en déduira que le problème réside dans l’exercice de la liberté d’expression de ces personnes, d’autant que l’un des responsables de l’association « antifasciste » a justifié son opposition à leur venue à Londres par sa crainte de les voir prendre la parole au Speaker’s Corner d’Hyde Park [9].

N’est-ce pas formidable ? La raison d’être du Speaker’s Corner est, précisément, de laisser toute personne, sans distinction d’aucune sorte, s’exprimer comme elle l’entend, sans crainte de la censure ; quant à la police londonienne, on sait qu’elle est de longue date habituée à gérer les contre-manifestations qui seraient susceptibles d’avoir lieu en réaction à une intervention jugée par trop controversée par le public ! Et pourtant, rien n’y fait : selon les responsables de l’association HNH, « exprimer ses idées en public » au Speaker’s Corner devrait, tout bonnement, être interdit… au nom des intérêts fondamentaux de la société !

Mais qu’est-ce qu’une société libérale, sans liberté ?

Même dans une France gangrénée par le socialisme, les choses n’iraient pas aussi loin : lorsque des personnalités connues pour leur engagement politique sont conviées à prendre la parole dans une réunion publique, l’autorité administrative peut certes prendre « toutes mesures » pour éviter la survenance de pareils troubles, mais cela, sous le contrôle du juge, qui vérifie que les atteintes portées à l’exercice de la liberté d’expression et de la liberté de réunion des personnalités incriminées soient « nécessaires, adaptées et proportionnées » [10]. Une mesure aussi tranchée qu’une interdiction générale d’entrée sur le territoire – décision qui revient, de facto, à interdire une réunion, sans prendre la peine de chercher une alternative moins liberticide – ne remplit bien évidemment pas ces critères !

Une dérive inquiétante

Ces récentes prises de position de l’État anglais ne doivent pas être traitées avec un simple haussement d’épaule : elles doivent alarmer sur l’évolution des mentalités de nos voisins d’outre-Manche.

Pour trop de gens en effet, le Royaume-Uni reste « le pays de la liberté. »

Les libéraux, en particulier, se souviennent du jugement particulièrement flatteur – mais discutable, sur le plan historique – de Friedrich A. Hayek : « La liberté individuelle dans les Temps modernes ne remonte guère plus loin que l’Angleterre du XVIIe siècle », ce qui lui permettait de vanter les mérites de « la tradition libérale anglaise », la seule, selon lui, à être vraiment libérale [11]. La réalité est pourtant bien différente !

La célèbre déclaration des droits (Bill of Rights) de 1689 n’est pas, comme la Déclaration des droits de l’homme française de 1789, une déclaration de droits reconnus au profit des particuliers : c’est une déclaration de droits reconnus au profit des seuls parlementaires. Il s’ensuit qu’au Royaume-Uni, des libertés individuelles aussi importantes que la liberté d’expression ou la liberté de réunion ne sont garanties par aucun texte.

En fait, si le Royaume-Uni a si longtemps été un pays libéral, c’est moins en raison de ses institutions que de ses mœurs : le droit commun (common law), essentiellement coutumier, a permis l’émergence d’un état de droit (rule of law). Mais maintenant que le droit est essentiellement l’œuvre du législateur, il est nécessaire que des garde-fous constitutionnels existent pour préserver les libertés individuelles dont jouissaient traditionnellement les habitants du Royaume-Uni – des gardes fous qui n’existent pas, à l’heure actuelle [12].

Tout ceci permet aux lobbies d’exiger – et d’obtenir – une réduction des libertés.

D’après les mouvements « antiracistes » en effet, la liberté d’expression ne mériterait plus d’être aussi protégée que par le passé, et ce en raison des transformations de la société britannique, composée aujourd’hui de nombreuses communautés.

Ce refus de la liberté au nom du « vivre-ensemble », qui remonte aux années soixante, n’a jamais été remis en cause par la droite, y compris par Margaret Thatcher, qui a œuvré en faveur du multiculturalisme.

Cela vous étonne ? Il est vrai qu’on se souvient plus, en France, des grèves de mineurs que des émeutes raciales (race riots) qui ont pourtant émaillé son mandat, à commencer par la très violente manifestation d’Handsworth, en 1985, qui a permis de constater à quel point la jeunesse originaire d’Afrique et des Caraïbes était peu intégrée à la société britannique.

Dans la foulée de ces heurts entre policiers et immigrés, les associations antiracistes ont provoqué d’importantes manifestations qui leur ont permis d’obtenir du pouvoir le vote de la loi de 1986 sur l’ordre public (Public Order Act), instituant le délit d’incitation à la haine raciale (racial hartred). En vertu de ce texte, constitue une incitation à la haine raciale « toute forme d’hostilité caractérisée envers un groupe de personnes par référence à leur couleur de peau, à leur race, à leur nationalité ou à leurs origines ethniques ou nationales » [13]. Mais comme les tribunaux en sont venus à considérer que la simple stigmatisation verbale d’une minorité ethnique (pour quelque raison que ce soit) révèle « une intention hostile », cette incrimination a peu à peu permis de verrouiller le débat d’idées en faisant peser, dans toutes les questions relatives à certains sujets sensibles, le spectre de la haine…

Et pourtant, les associations antiracistes trouvent que cela ne suffit pas : selon elles, il faudrait que la loi anglaise prévoie un nouveau cas d’incrimination : « l’islamophobie », toute réflexion critique sur l’islam, ou la place que cette religion revêt dans la société occidentale, devant être interdite [14]. (Solution que les mêmes associations tentent d’implanter en droit français, comme en témoigne une récente démarche entreprise auprès du président Macron [15]). Bref : la liberté d’expression est ouvertement remise en cause par une poignée d’activistes d’extrême-gauche, et cela, dans l’indifférence générale… comme en témoigne le silence avec lequel la grande presse a décidé de traiter – d’étouffer, plutôt – les déboires de Martin Sellner, Brittany Pettibone et Lauren Southern.

Back to Basics

« Je me souviens, écrivait Benjamin Constant en 1818 [16], du temps où [la liberté d’expression] paraissait à beaucoup de gens n’intéresser que les auteurs (…). On eût dit que les écrivains d’un pays n’écrivaient que pour eux-mêmes, que le résultat de leurs écrits ne pouvait être que leur succès personnel (…). Chacun sait à présent que la liberté de la presse n’est autre chose que la publicité garantie, quelle est le seul moyen de publicité, que sans la publicité l’autorité peut tout, et qu’enchaîner la liberté de la presse, c’est mettre en péril la vie, les propriétés, la personne de tous les Français (…). »

Deux cent ans plus tard, nous n’en sommes plus là : tout semble à recommencer !

Il importe plus que jamais aux amis sincères de la liberté de ne pas baisser les bras sur cette question fondamentale, et de ne rien céder à nos adversaires.

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

Cliquez sur cette vidéo sur la chaîne YOUTUBE de Brittany Pettitbone.

[MISE À JOUR : Tommy Robinson a lu au Speaker’s Corner le discours de Martin Sellner. Le texte est disponible ici, la vidéo de l’évènement (et des débordements provoqués par l’extrême-gauche) ].

NOTES :

[1] American Freedom Defense Initiative. Voir le site de l’association, ici.

[2] Voir son site, ici.

[3] Essayiste, auteur du livre : « Stealth Jihad: How Radical Islam is Subverting America without Guns or Bombs« , Regnery Press, 2008.

[4] Voir cet article.

[5] HOPE Not Hate. Ce mouvement se disant « apolitique », mais en réalité d’extrême-gauche, et dont le seul et unique centre d’intérêt semble être la défense de l’islamisme (au nom de la « convergence des luttes »), a été fondé en 2004. Voir le site de l’association, ici.

[6] Militant politique, cofondateur de Génération Identitaire, auteur du livre : « Identitär! Geschichte eines Aufbruchs« , Antaios, 2017. Voir son site, ici.

[7] Journaliste, auteur du livre : « Barbarians: How Baby Boomers, immigrants and islam screwed my generation« , CreateSpace Independent Publishing, 2016. Voir son site, ici.

Il est à noter que Lauren Southern se définit comme une libérale (« libertarian« ).

[8] Voir le document, ici.

[9] Voir cet article.

[10] CE, 6 février 2015, req. n° 387726. Les juristes auront reconnu le raisonnement de la célèbre jurisprudence Benjamin.

[11] Friedrich A. Hayek, The Constitution of Liberty, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1960, trad. La Constitution de la Liberté, Paris, Litec, 1994, p. 161.

[12] Quoi que les libéraux aient cherché à doter le Royaume-Uni d’une déclaration de droits juridiquement contraignante (Neil H. Andrews, « L’Angleterre doit-elle adopter une déclaration des droits assortie d’un contrôle juridictionnel des lois ? », Annuaire international de justice constitutionnelle, 1989, vol. 5, p. 35 ; Ronald Dworkin, A Bill of Rights for Britain, Londres, Chatto, 1990) la classe politique a préféré maintenir le statu quo, en reconnaissant une pleine et entière validité à la Convention européenne des droits de l’homme (Human Rights Act 1998), sans pour autant enrichir la constitution d’un nouveau texte. Or cette situation est déficiente dans la mesure où la Convention européenne des droits de l’homme – si elle peut être invoquée devant les juridictions nationales – n’est véritablement garantie que par la Cour européenne des droits de l’homme, que le requérant doit saisir… avec les difficultés procédurales et les coûts financiers que cela implique.

[13] Public Order Act 1986 s. 17.

[14] Voir les deux rapports : « Islamophobia: Still a Challenge for Us All » (2017), disponible ici, et « The Missing Muslims: Unlocking British Muslim Potential for the Benefit of All » (2017), disponible ici. Cette recommandation revêt une signification particulière dans la mesure où une vive polémique a divisé la population britannique lorsque le Sun a publié un article de Kelvin MacKenzie, où l’éditorialiste regrettait qu’une chaîne de télévision anglaise ait choisi, pour commenter les attentats de Nice en 2016, une journaliste portant un foulard islamique. Pour la journaliste en question, cet article « véhiculait de la haine », puisqu’il laissait supposer qu’étant musulmane, elle approuvait cet attentat. Or, Kelvin MacKenzie s’était simplement demandé s’il était bien approprié de porter un foulard islamique lorsqu’on couvre un attentat provoqué par des islamistes, sans rien insinuer quant aux idées de la journaliste incriminée ! C’est d’ailleurs ce qu’a reconnu l’autorité de régulation en charge de la presse, l’Independent Press Standards Organisation (IPSO). Avec la loi proposée dans les deux rapports précités, l’IPSO ne pourrait plus juger de la même manière, au contraire : Kelvin MacKenzie pourrait même être poursuivi au pénal pour « islamophobie » !

[15] « Nous attendons de votre gouvernement une action et un positionnement allant dans le sens du droit et de la justice », demandent, ici, les partisans d’une introduction, en droit français, d’un délit spécial d’islamophobie.

[16] Benjamin Constant, Collection complète des ouvrages publiés sur le gouvernement représentatif et la constitution actuelle de la France, Paris, Plancher, 1818, t. 1, p. xvii.

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