La religion est-elle contraire à la patrie ?

La question pourra sembler incongrue à ceux qui, comme nous, ne séparent pas ces deux causes [1], mais elle n’étonnera pas ceux qui ont suivi avec attention l’actualité de ces derniers jours [2]. Il semble, en effet, que pour nombre de commentateurs, le patriotisme serait un concept fondamentalement anti-chrétien dans la mesure où le christianisme s’adresse à tous, sans distinction d’origine ni de race – un universalisme assumé qui devrait obliger à réprouver toute différenciation nationale comme une injure grave faite aux préceptes les plus sacrés de la religion.

Ce discours, prégnant sur les réseaux sociaux [3], est confirmé par une littérature abondante, appelant les catholiques à s’engager en faveur du métissage de leur société, au lieu de défendre l’identité héritée de leurs pères [4]. Cette posture n’est pas uniquement défendue par les catholiques de gauche : à droite, certains semblent s’en accommoder. On a ainsi pu lire sur le Salon Beige un entretien vantant les mérites de la Chrétienté médiévale, analysée comme une société multiculturelle avant la lettre [5].

La référence est connue : c’est celle que donnait en son temps déjà Grillot de Givry, lorsqu’il voulait inciter les catholiques français à se détourner de leur pays : « Pendant tout le Moyen âge, disait-il, l’idée d’universalité domina la pensée chrétienne » [6]. « L’Église comptait alors pour rien les patries, les nations, les royaumes, les gouvernements. Société libre, elle s’élevait au-dessus de toutes ces divisions arbitraires. Poursuivant son œuvre de catholicisation, d’internationalisme, elle confiait les plus importantes et les plus élevées de ses charges aux sujets les plus dignes, sans égard pour leur pays d’origine » [7]. Et Grillot de Givry de conclure par cette condamnation sans appel du nationalisme, présenté comme quelque chose de foncièrement anti-chrétien : « Pour le catholique, il n’est qu’une nation, la nation chrétienne, et les membres de cette nation sont disséminés par toute la Terre ! Le sort des patries, des peuples, des races ou des trônes doit lui être indifférent ; il ne peut s’y intéresser, et c’est un devoir pour lui de ne pas participer aux luttes humaines » [8].

Critique de la thèse selon laquelle christianisme et patriotisme s’opposeraient

Passons sur le fait que cette présentation des faits idéalise un passé qu’elle déforme, afin de mieux servir une thèse qui est plus politique qu’historique [9]. La vérité est que, contrairement à ce que certains soutiennent, il n’y a rien, dans le christianisme, qui puisse servir de fondement à l’idéologie multiculturaliste.

Vous tirez votre reniement des nations de ce que, devant Dieu, tous les hommes sont frères ? Mais alors, poussez votre logique jusqu’au bout, et reniez les membres de votre famille ! Car en toute rigueur, si l’on en venait à admettre que le christianisme condamne la patrie, alors il faudrait admettre que le christianisme condamne, également, la famille. N’est-ce pas une forme d’association entre hommes et femmes, discriminant les êtres, et ruinant le vivre-ensemble ? Fort heureusement, cette conséquence est tellement irréaliste que la théorie qui la sous-tend tombe avec elle. La patrie, tout comme la famille, est un fait naturel dont le respect s’impose à la religion, qui a pour objet de guider les âmes – pas de refaire le monde autrement qu’il n’est. Raisonner à partir d’un univers hypothétique, d’où les exigences de la nature seraient absentes, c’est d’ailleurs méconnaître la pensée du Christ qui, tout en fixant du doigt l’idéal à atteindre, tenait compte des réalités de la vie humaine, et disait à ses disciples : « Allez, apôtres de la foi ; prêchez aux nations une plus sainte loi ! » On peut donc dire, avec le théologien protestant Leonhard Ragaz, qu’il n’y a absolument aucune opposition entre les enseignements du Christ et la Patrie. « Le chrétien sait que le Royaume de Dieu, qui surpasse toutes les frontières, se réalise néanmoins par l’entremise des nations. Dès lors, plus une nation est éminente et forte, mieux elle est apte à remplir cet office de précurseur. Le citoyen chrétien ne néglige donc rien de ce qui dépend de lui pour que sa patrie soit forte et éminente.

Mais ce n’est pas tout : il fait, lui aussi, de sa patrie sa joie ; il la chérit, et l’apprécie comme un don de Dieu : il a même le droit d’en être fier, comme il peut l’être de sa famille, si celle-ci en est digne. Il n’a point à faire violence à ces sentiments innés qu’inspire naturellement l’appartenance à un peuple ! Il ne faut pas se lasser de le répéter : le Royaume de Dieu n’est pas une Loi, mais une Libération ; il n’est pas une réglementation méticuleuse, mais une vie spontanée. L’âme affranchie du joug de la nature peut se mouvoir sans obstacle dans le domaine de cette nature elle-même. Un certain enthousiasme national lui est permis. À mon sens, il est même bon qu’en présence d’un faux internationalisme, le sentiment national s’affirme et proteste. Les peuples doivent  se considérer comme une association de familles, c’est fort bien ; mais chacune de ces familles veut et doit être quelque chose ; chacune a le droit d’être maîtresse chez soi ; elle accueillera volontiers les autres comme des hôtes, mais non point comme des intruses » [10].

 

NOTES :

[1] V. ici.

[2] V. ici et .

[3] V. les nombreux tweets parus au cours de l’affaire Jeanne d’Arc, déjà évoquée.

[4] V. p. ex. Erwan Le Morhedec, Identitaire: le mauvais génie du christianisme, Paris, Cerf, 2017 ; Patrice de Plunkett, Cathos, ne devenons pas une secte !, Paris, Salvator, 2018 ; François Huguenin, Le pari chrétien, Paris, Tallandier, 2018.

On pourrait nous objecter que ces auteurs se contentent de mettre en garde leurs lecteurs contre les périls du repli identitaire. Les choses sont en réalité plus complexes. Le fait est que tous ces auteurs plaident en faveur d’une ouverture totale des frontières à l’immigration ; et s’ils reconnaissent à l’État le droit de réguler les flux migratoires, ils soutiennent, dans le même temps, qu’il est du devoir du chrétien de considérer l’immigré comme son prochain, quitte à méconnaître les lois de son pays. Ce faisant, ils mettent le chrétien en demeure de choisir entre sa foi et le respect dû aux autorités de son pays. Il en résulte que, loin de se contenter de dénoncer le péril identitaire, ces auteurs incitent les chrétiens à œuvrer en faveur d’une société multiculturelle… au détriment des traditions nationales, niées, au motif péremptoire – et erroné – qu’« un homme n’a pas de racines » (Salman Rushdie).

[5] « Au Moyen Âge, l’étranger l’est d’abord par sa foi, si bien que le chrétien a toute légitimité pour s’installer partout dans la Chrétienté (…). Les populations n’ont aucun mal à accepter des clercs italiens ou allemands (…), les exemples sont innombrables. En revanche, à partir du XIIIe siècle, on sent que la généralisation du droit civil en Europe et la constitution de monarchies nationales tendent à générer une certaine méfiance (…). Mais le processus n’est ici qu’à ses débuts, et ce n’est qu’avec la IIIe République que se généraliseront les cartes d’identité. » Voir Olivier Hanne, « Une fête collective n’a jamais pour principe de respecter l’histoire », Le Salon Beige, 5 mars 2018.

[6] Émile Grillot de Givry, Le Christ et la patrie, Paris, Bibliothèque Chacornac, 1911, p. 22.

[7] Ibid., p. 24.

[8] Ibid., p. 294. Il est à noter que l’auteur reconnaissait que, s’il défendait cette thèse, c’était moins pour sa cohérence, que pour des considérations conjoncturelles : le socialisme étant triomphant, il fallait que le catholicisme s’adapte pour ne pas disparaître. « Il faut prévoir que les bases des civilisations modernes, les patries, les royautés périront ; le régime de la propriété subira lui-même, dans sa forme actuelle, des changements considérables. Si le catholicisme veut s’attacher indissolublement à ces principes temporels comme s’il était indispensable de les conserver, il périra avec eux. S’il se garde pur, exempt de toute alliance compromettante avec des institutions ou des opinions éphémères qui le diminuent, il leur survivra au contraire », in ibid, p. 295.

[9] Les auteurs qui vantent les mérites de l’Occident chrétien ne tiennent compte, par parti-pris, que des écrits des ecclésiastiques, sans tenir compte des écrits des laïcs. Or, si la religion jouait évidemment un rôle important dans la vie sociale du début du Moyen âge, elle restait cantonnée à son domaine propre. À ce titre, le cosmopolitisme affiché des hauts dignitaires de l’Église – pour qui l’origine nationale importait peu – n’a jamais eu la moindre influence sur la société civile. Dans la société germanique, les étrangers, s’ils étaient bien évidemment admis, restaient des étrangers, exclus des lois nationales ; on continuait à leur appliquer les règles de leur peuple d’origine (principe de personnalité des lois), pour bien manifester cette différence. C’est la raison pour laquelle le droit féodal reconnut aux seigneurs un droit d’aubaine sur les biens des étrangers : parce qu’étant étrangers à la communauté nationale, ils n’avaient pas le droit de tester. Cela prouve bien que les nations, au début du Moyen âge, étaient homogènes, ethniquement parlant – ce qui n’a du reste rien d’étonnant, puisqu’elles proviennent de communauté de sang.

[10] Leonhard Ragaz, Le Christianisme social, 1912, n° 3, pp. 195-196.

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