« Affaire » Jeanne d’Arc : Non, les Français ne sont pas racistes !

Le 8 mai 1429, l’armée française, commandée par Jeanne d’Arc, libérait la ville d’Orléans de ses assiégeants anglais.

Jeanne d'Arc (Simone Genevois)

(Simone Genevois, dans La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc, Fille de Lorraine).

Pour célébrer dignement cet évènement, la cité ligérienne organise tous les ans une grande fête populaire au cours de laquelle les autorités civiles, militaires et ecclésiastiques de la ville choisissent une jeune fille, appelée à incarner Jeanne d’Arc.

Pendant des siècles, cette charmante tradition n’a jamais suscité la moindre controverse, et pour cause : les jeunes filles choisies pour incarner la Libératrice d’Orléans ressemblaient, physiquement, à leur modèle. Pour le dire plus crûment : elles étaient blanches. Mais cette année, les organisateurs de la fête johannique ont décidé de confier le rôle de Jeanne d’Arc à une métisse [1]. Aussi, quand la nouvelle a été rendue publique, des milliers de Français ont décidé de manifester leur indignation sur les réseaux sociaux.

Naturellement, et comme il fallait s’y attendre, la presse s’est aussitôt emparée de cette affaire, et a dépeint la polémique sous les traits les plus sombres. Dénonçant « le déferlement de commentaires haineux des tenants de la droite identitaire » [2], les journalistes n’ont retenu, sur des milliers de commentaires, qu’une petite dizaine de messages contenant des injures ordurières à l’encontre de la jeune fille choisie pour incarner Jeanne d’Arc.

Ces messages, qu’il convient bien évidemment de condamner avec la plus grande fermeté, et qui d’ailleurs vont faire l’objet de poursuites judiciaires [3], ne doivent toutefois pas induire en erreur ceux qui n’auraient pas suivi l’affaire depuis son commencement. S’il y a bien eu quelques messages haineux postés sur la Toile, on ne saurait les tenir pour parfaitement représentatifs de l’état de l’opinion. En fait, et contrairement à ce que laisse penser la presse, ce n’est pas par racisme qu’une partie de la population française a rejeté le choix des organisateurs des fêtes johanniques : c’est par respect de la vérité.

L’engagement implicite de tous ceux qui présentent au public un personnage historique : la fidélité

De quoi s’agit-il en l’espèce ? D’une reconstitution. Et qu’est-ce qu’une reconstitution ? C’est, et ce ne peut être, qu’une tentative de faire revivre devant des spectateurs un évènement du passé, et ce, le plus fidèlement possible.

Bien sûr, on nous objectera qu’une manifestation culturelle et artistique n’est pas une étude d’histoire ; une certaine liberté avec la réalité est donc toujours permise, et acceptée. Personne, par exemple, ne s’offusquerait que Jeanne d’Arc soit incarnée par une petite fille noire, dans un spectacle de classe enfantine : car chacun sait bien que ce sont les enfants qui sont mis à l’honneur, et non les figures historiques qu’ils sont susceptibles d’incarner. De même encore, on peut comprendre que le souci de véracité ne soit pas observé par une association, lorsqu’elle manque de ressources, ou rencontre des difficultés pour réunir de la main d’œuvre qualifiée. Mais lorsque est en jeu une reconstitution digne de ce nom, il est nécessaire de représenter du mieux que l’on peut les personnages historiques dont on prétend retracer les hauts faits.

Sans doute, s’agit-il d’une règle non écrite ; mais le public, qui en la matière est le seul maître, s’attend à voir des acteurs représentant au moins un certain rapport avec leur modèle. S’il ne trouve pas ce rapport, il se récriera, et critiquera l’œuvre à laquelle il assiste, sans le moins du monde tenir compte de l’intention des auteurs. Comment ? Vous avez un personnage inédit en tête ? Alors donnez-le ! Mais ne lui affublez pas le nom d’un personnage ayant réellement existé et, surtout, dites la vérité aux spectateurs, pour qu’ils sachent bien qu’ils ont affaire à une œuvre de fiction, et non à une reconstitution.

Cela vous paraît normal ? Bien. Alors, pourquoi en irait-il différemment ici ?

Quand Marco de Gastyne entreprit de tourner son film La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc, il lui fallut, lui aussi, trouver une interprète pour incarner son héroïne. Comme il s’agissait d’apprendre aux Français la vie de l’héroïne, il s’efforça de coller au plus près à la réalité. C’est ainsi qu’il passa dans les journaux une annonce aux termes de laquelle il fit savoir qu’il cherchait « une jeune fille » qui, à l’instar de la Pucelle, devait absolument être « de nationalité et de parents français. » Personne, alors, ne lui en fit la remarque, tant cela semblait évident : Jeanne d’Arc était une jeune Française, en un temps où la France était composée d’un seul peuple. Pour l’incarner, il fallait donc trouver une jeune fille à même de lui ressembler, à savoir : une jeune Française, ayant le pur type français. C’est ainsi qu’après de nombreuses auditions, le rôle fut confié à Simone Genevois qui, de toutes les actrices ayant incarné Jeanne d’Arc au cinéma, est sans doute celle qui restera sa meilleure interprète, en partie parce qu’en la regardant, le spectateur se dit nécessairement : « Jeanne d’Arc, c’est elle ! Ce ne pouvait être qu’elle ! Et elle ne pouvait pas ne pas être comme cela ! »

Les Français qui se sont illustrés aujourd’hui n’ont pas raisonné autrement.

Doit-on les taxer de racisme ? Certes non ; car ce n’est pas en raison d’une croyance en une quelconque supériorité de la race blanche qu’ils se sont prononcés. Qu’on n’agite donc pas le spectre d’un prétendu suprématisme blanc dans notre pays !

Bien sûr, nous n’ignorons pas que, pour les apôtres de la France black-blanc-beur, le simple fait d’empêcher à un métisse d’exercer une activité – fut-elle la représentation d’un personnage historique notoirement blanc – est une grave marque d’intolérance, démontrant l’atavisme congénital des « Français de souche. »

Mais laissons à nos adversaires idéologiques le soin de nous réfuter… et de se contredire.

Car, que soutiennent les progressistes autoproclamés, lorsque des Blancs prétendent incarner un Noir ? Mais la même chose que nous, à savoir, que le souci de vérité historique doit s’imposer à tous ceux qui prétendent évoquer de grandes figures du passé [4].

La cause est donc entendue ; et elle ne nous est pas défavorable.

La réponse des organisateurs : cérémonie à dominante culturelle et religieuse, les fêtes johanniques n’auraint rien d’une reconstitution historique

Ah ! On nous rétorque qu’il y a erreur, que les fêtes de la ville d’Orléans ne devant pas être confondues avec une véritable reconstitution ; le raisonnement ne peut donc pas être le même.

Cette thèse, qui est celle des organisateurs, a été défendue dans la presse par une ancienne Jeanne d’Arc de la ville d’Orléans, Charlotte d’Ornellas.

La jeune femme, aujourd’hui journaliste, est réputée pour sa proximité avec les milieux traditionnalistes français. On aurait donc pu penser qu’elle abonderait dans notre sens, par respect de la tradition, justement. Eh bien, pas du tout ! Mlle d’Ornellas ne partage pas l’indignation de ses compagnons de lutte qui, selon elle, n’auraient rien compris à l’esprit qui anime les fêtes johanniques. « Il faut essayer de comprendre comment la Jeanne d’Arc est choisie à Orléans » explique-t-elle, avant de chercher à démontrer que la cérémonie n’a rien à voir avec une reconstitution, ou même une fête [5]. Il s’agit, dit-elle, d’une forme de culte du souvenir. Or, « La fidélité orléanaise n’est pas physique, elle est spirituelle » [6]. En ce sens, donc, la Jeanne d’Arc de la ville d’Orléans n’aurait pas à ressembler, physiquement, à la vraie Jeanne d’Arc : ce que la ville d’Orléans attend d’elle se situe à un tout autre plan – le plan spirituel. « Tout se joue sur le message. Si [la jeune fille retenue par les organisateurs] a été choisie pour incarner Jeanne d’Arc, c’est qu’elle a été choisie par un comité qui ne s’est absolument pas attardé sur des critères physiques (…). Ce comité l’a vraiment choisie parce qu’elle avait compris [le message de Jeanne d’Arc], et qu’elle était capable de l’incarner » [7].

L’argument a un certain poids, sans être entièrement convaincant.

Son poids, c’est qu’il a le droit pour lui.

Comment sont choisies les Jeanne d’Arc à Orléans ? Par une commission, dont on rappellera pour mémoire qu’elle réunit des représentants de la commune, des autorités militaires, de l’évêché et de l’association « Orléans Jeanne d’Arc », et qui se prononce en fonction de critères objectifs, dûment énumérés par les statuts. Actuellement, ces critères sont au nombre de quatre. De fait, pour qu’une jeune fille puisse postuler au rôle de Jeanne d’Arc, elle doit : résider à Orléans ou dans ses environs, depuis au moins dix ans ; suivre sa scolarité dans un des lycées de la ville ; être baptisée dans la religion catholique romaine ; s’illustrer par son engagement caritatif ou humanitaire, en donnant  gratuitement du temps pour les autres. On peut donc considérer avec intérêt l’argument selon lequel, en application des textes, l’important, dans le cas présent, n’est pas tant de ressembler à la vraie Jeanne d’Arc que d’incarner son idée ; mais on peut tout de même opposer à cette approche deux choses.

Contre-argument n° 1 : la ressemblance physique avec Jeanne d’Arc n’est pas écartée par les statuts

En effet : même si les jeunes filles n’ont jamais été sélectionnées, à Orléans, sur leur ressemblance physique avec la Pucelle, on a vu que les statuts exigent des postulantes qu’elles soient de sexe féminin, et qu’elles fréquentent le lycée. Pourquoi, si ce qui comptait, c’était juste le symbole ? Tout bonnement, parce que Jeanne d’Arc était une adolescente. Son sexe et son âge sont donc bel et bien pris en compte par la commission en charge du choix de la Jeanne d’Arc d’Orléans. Pourquoi pas la couleur de peau ? Vraisemblablement parce que personne n’a songé à un critère qui n’avait de toute évidence aucun sens, en un temps où l’immigration était quasiment inexistante.

Mais admettons : selon Mlle d’Ornellas, ce qu’on fête à Orléans, c’est moins la Libératrice que la Sainte ; n’importe quelle catholique a donc l’autorité suffisante pour incarner Jeanne d’Arc, quelle que soit sa couleur de peau. « Les valeurs de Jeanne d’Arc n’ont pas de couleurs » [8]. Certes : nul n’ignore que Jeanne d’Arc a été canonisée par l’Église catholique qui, après l’avoir condamnée, l’a réhabilitée, et en a fait une Sainte. On pourrait donc comprendre qu’une jeune fille, dont la ferveur religieuse n’est pas contestée, ait été choisie pour incarner Jeanne d’Arc. Seulement, Jeanne d’Arc n’est pas la propriété exclusive des catholiques ; elle appartient à la France, dont elle est l’éloquent symbole.

Contre-argument n° 2 : la foi n’était pas le seul engagement de Jeanne d’Arc

L’a-t-on oublié ? Le 14 avril 1920, un homme de droite, Maurice Barrès, déposait à la Chambre une proposition de loi ayant pour objet l’institution d’une fête nationale censée honorer la mémoire de Jeanne d’Arc : les députés s’étant rattachés à cette idée, le législateur institua une nouvelle fête : la fête du Patriotisme français, célébrée chaque année lors du deuxième dimanche du mois de mai – au même moment que les fêtes johanniques, organisées à Orléans.

Le « Patriotisme français » ! Certains, aujourd’hui, y voient une notion cocardière et revancharde, qu’il vaudrait mieux abandonner. C’est qu’ils ignorent tout de sa signification réelle. Le patriote n’est pas celui qui pense que son pays est supérieur à tous les autres ; c’est celui qui reconnaît à chaque peuple le droit à se doter d’un territoire, au sein duquel il sera le seul à décider de son avenir. Et comme l’a rappelé un autre homme de droite, Raymond Poincaré, cette idée, c’est à Jeanne qu’on la doit :

« Où était la France en 1429 ? Vendue, déchirée, elle semblait expirante. Dix ans auparavant, un traité conclu à Troyes, au nom de Charles VI, avait prétendu la livrer à la maison de Lancastre (…). On avait abusé de la folie d’un roi pour trafiquer d’un peuple ! (…). Tout conspirait contre l’unité nationale : les intrigues d’une partie de la noblesse, les subtilités des jurisconsultes, la lassitude et les souffrances des populations épuisées. Voilà l’heure sombre où Jeanne apparaît (…). Aux ambitions et aux convoitises des princes, qui croyaient pouvoir disposer des nations au gré de leurs caprices, Jeanne a opposé l’idée du droit et la revendication de la liberté. Elle ne s’attarde pas à disserter sur le traité de Troyes, à peser et à comparer les titres [des prétendants au trône]. Pour elle, il ne peut y avoir qu’un roi : c’est celui qui n’est pas le roi de l’étranger, c’est celui qui lutte contre l’invasion (…). Le vrai roi est là où est la France, et la France est là partout où se retrouve le passé de la nation grandissante, partout où les Français ont laissé des souvenirs communs de gloire ou de tristesse. Voilà bien l’idée de Patrie, telle qu’elle se dégagera plus tard de l’œuvre de centralisation et d’unité que commencera le fils de Charles VII, Louis XI, et que poursuivront si patiemment ses successeurs (…). Mais quelle qu’ait été, depuis Jeanne, l’œuvre des siècles, cette noble fille a illuminé le sien d’une apparition radieuse. Elle a été l’aurore de la Patrie, et les rayons de sa chaste figure éclairent encore le ciel de France » [9].

Ce rappel était nécessaire, pour bien comprendre ce qu’incarne la Pucelle, aux yeux de millions de Français. Jeanne, ce n’est pas n’importe qui : c’est la Patrie ; c’est la France.

Et la France peut-elle être incarnée par une étrangère ?

Car, ne nous y trompons pas : ce qui a choqué tant de Français, ce n’est pas que la jeune fille chargée d’incarner Jeanne d’Arc soit métisse ; c’est que, Française, elle ne le soit pas d’origine, puisque son père vient du Bénin et sa mère, de Pologne.

Si les organisateurs des fêtes johanniques avaient choisi une métisse, tout en procédant comme Marco de Gastyne, en sélectionnant une jeune fille née française, de parents français, nul doute que la polémique aurait pris des proportions moins importantes.

Si tant de gens ont réagi avec autant de sévérité, c’est aussi et avant tout en raison du contexte politique.

Le facteur déterminant : le péril multiculturaliste

Tout responsable le sait : lorsqu’on prend une décision, il ne faut pas seulement se prononcer en droit, mais aussi et surtout, en opportunité.

Les décideurs ne s’adressent pas à des mécaniques, froides et sans âmes ; ils s’adressent à des hommes, faits de chair et de sang, et aux convictions profondément ancrées. Dans ces conditions, choisir quelle jeune fille doit représenter la France n’est pas une affaire sans conséquences ; il y a lieu, avant de se prononcer, de tenir compte du contexte [10].

Or, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, l’heure est au multiculturalisme.

À ceux qui ne comprendraient pas bien à quoi nous faisons allusions, nous rappellerons brièvement que, pour certains théoriciens, l’intégration des populations d’origine étrangère doit être entièrement repensée. Pour ces auteurs, en effet, lorsque des immigrés ne parviennent pas à s’acclimater aux us et coutumes de leur pays d’accueil – ces us et coutumes étant trop différentes de celles qu’elles ont, maintenant, à respecter – ce n’est plus à eux de chercher à s’adapter, mais aux nationaux. Ces derniers ne doivent pas seulement ouvrir leurs frontières aux étrangers : ils doivent encore changer leur manière de vivre, en modifiant leurs propres us et coutumes, afin que les nouveaux arrivants se sentent « chez eux. » En pratique, le multiculturalisme impose d’abandonner le modèle traditionnel d’intégration fondé sur l’assimilation, et de faire porter le poids du changement aux nationaux, contraints, eux, de tolérer sur leur sol des pratiques souvent contraires aux leurs. (Si ces pratiques étaient compatibles, l’intégration aurait lieu spontanément). Bref : cette doctrine, qui vise surtout à réformer les lois en vigueur dans une Europe confrontée depuis peu à une vague migratoire sans précédent, est transposée en histoire. Les multiculturalistes proposent, en effet, de réécrire l’histoire des pays d’Europe, afin de faciliter l’intégration des populations immigrées originaires d’Afrique, du Maghreb ou du Proche-Orient. Le raisonnement est, là encore, des plus simples : comme un étranger ne peut se reconnaître dans une histoire dont ses ancêtres sont absents, il faut, pour qu’il s’y intéresse, qu’on lui donne les moyens de se l’approprier, en intégrant au récit historique des référents culturels auxquels il pourra s’identifier. Or, comme l’histoire européenne ne fait état d’aucune figure historique originaire d’Afrique, du Maghreb ou du Proche-Orient – pour la simple et bonne raison qu’il n’y avait alors aucun immigré en provenance de ces régions sur notre continent – il appartient aux Européens de créer de toutes pièces ces référents culturels, quitte, pour cela, à changer la couleur de peau de figures historiques réelles. La France a, semble-t-il, été épargnée (pour le moment) par cette doctrine ; mais pas la Grande-Bretagne. L’exemple de nos voisins est du reste particulièrement édifiant : après avoir introduit des Noirs dans des séries télévisées inspirées des légendes populaires anglaises [11], la chaîne publique BBC a décidé que Marguerite, la fille du « bon roi René » d’Anjou et de son épouse, Jeanne de Lorraine, serait incarnée par une actrice noire [12]. Voilà comment, en Grande-Bretagne, certains en viennent à croire que la France médiévale connaissait déjà une forte communauté d’origine africaine… croyance entretenue par certains « historiens », pour qui les Français du Moyen âge étaient « pour un bon nombre d’entre eux » d’origine africaine », « au vu des brassages de population induits par l’Empire romain. »

On nous rétorquera peut-être que tout ceci nous éloigne de Jeanne d’Arc, et que personne n’a jamais exigé qu’il y ait une Jeanne d’Arc africaine. Quelle erreur : aux États-Unis, les multiculturalistes ont obtenu que le rôle de la Pucelle soit attribué à une actrice noire [13]. Les organisateurs des fêtes johanniques devaient-ils leur embrayer le pas, en accordant des rôles traditionnellement joués par des Blancs à des représentants des minorités visibles, pour ensuite se voir accuser de réécrire l’histoire au nom du « vivre-ensemble », et entraîner la France dans une nouvelle querelle stérile [14] ? Aussi surprenant qu’il puisse paraître, les plus farouches ennemis du multiculturalisme disent que oui !

La réponse des intellectuels : Jeanne d’Arc serait un symbole spécifique, que les étrangers doivent s’approprier pour mieux s’intégrer à la France

Mathieu Bock-Côté est un essayiste canadien qui s’est fait connaître du public français avec un ouvrage consacré à réfuté la nouvelle idéologie multiculturaliste [15].

On aurait pu croire qu’il se solidariserait des Français, inquiets de ce qu’on mutile ainsi leur histoire. Car enfin : nous donner une Jeanne d’Arc noire, n’est-ce pas un des objectifs les plus clairement affichés des multiculturalistes qu’il combat ? M. Bock-Côté le reconnaît : le « politiquement correct » est un problème ; et il reconnaît qu’il serait tout à fait déplacé de céder aux sirènes du lobby multiculturaliste, en faisant jouer le rôle d’un personnage historique blanc par un acteur noir. Mais, dans le cas de Jeanne d’Arc, les choses seraient foncièrement différentes. « Avec l’histoire de cette jeune Jeanne métissée, nous sommes devant le contraire du multiculturalisme (…). Nous sommes devant une jeune femme qui rappelle que les symboles les plus forts de l’identité française peuvent justement être portés par ceux qu’on ne présente pas comme des « Français de souche. » (…) Il faut valoriser un patriotisme historique qui place le récit national au cœur de l’identité française et pousse tous ceux qui s’installent en France à se l’approprier (…). S’intégrer à un pays, c’est apprendre à dire « nous » avec lui, c’est s’approprier son histoire et la faire sienne. Si on rejette ceux qui s’assimilent de la plus belle manière, on brise un pacte essentiel » [16].

Difficile d’être convaincu par cette manière d’envisager les choses…

Contre-argument n° 1 : il n’existe pas d’histoire « à deux vitesses ». Toutes les figures historiques doivent être présentées comme elles l’étaient vraiment

Passons brièvement sur le fait que M. Bock-Côté fasse si peu de cas de l’impératif de véracité historique ; pour lui, l’histoire peut être réécrite, du moment que cette réécriture sert l’intégration des étrangers. Un Noir pourrait donc incarner Jeanne d’Arc au cinéma ; car, même s’il semble dire le contraire, c’est bien ce à quoi son relativisme conduit. (La phrase exacte de son intervention est : « Il ne s’agit pas ici de demander à Morgan Freeman de jouer le rôle du général de Gaulle dans un film historique (…). » Pour le dire plus simplement : un Noir ne doit pas jouer un Blanc. Mais le général de Gaulle n’est-il pas une des grandes figures de notre histoire ? N’est-il pas, lui aussi, un symbole ? Tous les arguments évoqués pour Jeanne d’Arc pourraient lui être transposé).

Mais, là encore, admettons. Nous concéderons bien volontiers à M. Bock-Côté que le propre d’une intégration réussie – nous voulons parler de l’assimilation – est de conduire un nouvel arrivant à se réapproprier l’identité de son pays d’accueil. Mais croit-on vraiment qu’un homme ou qu’une femme, qui n’est français que depuis peu, en vient à oublier, d’un coup, la nationalité de ses ascendants directs ? Bien sûr que non : un tel être peut tout à fait se sentir Français et servir, avec fierté, son nouveau pays ; mais jamais il n’oubliera ses racines, qui sont étrangères. Un Français d’origine italienne, russe ou arménienne, sait bien quand ses parents ou ses grands-parents se sont installés dans le pays qui l’a vu naître : dès cet instant, s’il est sincère, il est Français. Mais jamais il n’oubliera qu’avant cette date, ses ancêtres vivaient dans un autre pays, et que leur histoire était autre.

Tout cela, c’est un Juif qui va nous l’apprendre.

Contre-argument n° 2 : Pour s’intégrer, les étrangers n’ont pas besoin qu’on réécrive l’histoire de France

M. Bock-Côté parle de Jeanne d’Arc comme d’un mythe fondateur, que les nouveaux Français devraient obligatoirement se réapproprier pour se sentir admis au sein de la communauté nationale. « Qui s’identifie à Jeanne d’Arc s’identifie au noyau culturel et mythologique le plus intime de la France. »

Écoutons plutôt le témoignage d’Edmond Fleg, qui fut l’une des grandes figures du judaïsme français. Appelé, par la direction d’une revue, à donner son avis sur Jeanne d’Arc, le romancier fit preuve d’une retenue qui nous apparaît aussi naturelle que justifiée. « Quand je me demande ce qu’est pour moi Sainte Jeanne, un scrupule, d’abord, me vient. Je ne suis citoyen français que depuis 1914 ; les Israélites de France, plus vieux Français que moi, ne portent que depuis un siècle le titre de Français. Vais-je m’enorgueillir, fût-ce pour les exalter, des gloires d’un passé dont les miens furent absents ? » [17].

Il avait bien évidemment raison. Les Juifs, en ce temps-là, quand ils n’étaient pas chassés, vivaient dans des enclaves, ne se mélangeant pas au reste de la population ; leur histoire est donc autre, du moins jusqu’à ce que la France leur reconnaisse la citoyenneté et qu’à compter de cet instant, ils entrent pleinement au sein de la grande nation française. Mais, jamais, Fleg n’aurait travesti les faits, au point d’exiger la représentation d’une Jeanne d’Arc juive, aux fins de « mieux s’intégrer. » Une telle demande aurait semblé pour lui la preuve d’un manque total de dignité. Et pourtant ! Cette absence d’identification directe avec la Pucelle ne l’empêcha pas de se battre pour la France, en 1914-1918. Non, décidément : il n’y a pas à travestir l’histoire, pour que les Français issus de l’immigration en viennent à aimer la France. Fleg l’a bien dit : Jeanne d’Arc n’a pas à être réappropriée : c’est tout bonnement un exemple à suivre. « Nous n’étions rien pour toi, Jeanne, notre sœur ; mais toi, pour nous, tu es beaucoup : en mettant dans nos cœurs ta patrie, nous t’y avons mise avec elle, et tu nous as montré comment il la faut servir » [18].

En guise de bilan

Il est temps de conclure. Pour nous, l’histoire ne doit pas être altérée – jamais, à aucun prix. Naturellement, une position aussi tranchée peut être difficile à mettre en œuvre dans la pratique ; aussi peut-on retenir que, comme les lois, et pour parler comme Montesquieu, il ne faut toucher à l’histoire que d’une main tremblante, avec solennité et précaution. En l’occurrence, on peut comprendre qu’une jeune métisse ait été choisie pour incarner Jeanne d’Arc dans une manifestation plus locale que nationale, et qui, on l’aura compris, préfère cultiver la symbolique johannique, plutôt que la vérité historique. Mais il est nécessaire que cette liberté prise avec la vérité soit expliquée, avec force pédagogie, et non imposée par la force, en mettant les citoyens devant le fait accompli. C’est la raison pour laquelle ceux qui se refusent de discuter, et jettent l’anathème sur les Français, indignés par cette infidélité, en les traitant de racistes, ont tort ; car ils contribuent à banaliser la réécriture de notre passé. Comment, après cela, pourront-ils reprendre la parole, lorsque les multiculturalistes engageront une nouvelle polémique, aux fins de travestir notre histoire ?

Mise à jour (1er mars 2018)

Pour compléter cet article, quelques commentaires que j’approuve entièrement : l’avis de Renaud Camus ; l’avis de Nicolas Faure ; l’avis de Xavier Eman ; et la discussion entamée sur le toujours excellent blog de Franck Boizard, « La Lime ».

 

NOTES :

[1] « Fêtes johanniques à Orléans : Mathilde Edey Gamassou sera Jeanne d’Arc 2018 », La République du Centre, 19 février 2018.

[2] « La jeune fille choisie par Orléans pour incarner Jeanne d’Arc victime d’injures racistes », Le Figaro, 22 février 2018.

[3] « Racisme : Jeanne d’Arc 2018 comparée à un singe sur Twitter, le procureur d’Orléans ouvre une enquête », La République du Centre, 23 février 2018.

[4] Il va de soi que le souci de véracité historique vaut dans les deux sens : ainsi, il est tout à fait anormal qu’un Blanc soit amené à jouer un personnage historique non-blanc (si l’on passe l’expression). Seulement, il faut bien reconnaître que cette situation, qui a aujourd’hui disparu, n’a jamais eu l’importance qu’on lui prête habituellement. En effet : à en croire certains, des Blancs auraient incarné, pendant très longtemps, des non-blancs. Mais tout ceci n’a jamais eu lieu qu’en raison de l’absence de main d’œuvre, puisqu’il n’y avait pas, à l’époque, d’acteurs disponibles, en provenance de ces pays. Dès qu’il y eut de tels acteurs, on cessa d’embaucher des Blancs pour ces rôles. Le cinéma illustre parfaitement ce propos.

[5] « Entretien avec Charlotte d’Ornellas », Boulevard Voltaire, 22 février 2018.

[6] « Polémique des Fêtes Johanniques », Valeurs actuelles, 23 février 2018.

[7] Cf. note 5.

[8] « Une Jeanne d’Arc métisse, et alors ? Les valeurs de Jeanne d’Arc n’ont pas de couleurs », Causeur, 23 février 2018.

[9] « Jeanne d’Arc et l’idée nationale », in Raymond Poincaré, Idées contemporaines, Paris, Charpentier, 1906, p. 101.

[10] Pour ceux qui trouveraient que nous allons trop loin, rappelons que les fêtes johanniques font souvent l’objet de débordements, compte tenu de leur caractère hautement sensible. Ainsi, quand, en 2001, le commissaire européen Michel Barnier a tenté de récupérer politiquement Jeanne d’Arc, en faisant de l’héroïne de l’indépendance nationale une partisane de la construction européenne avant la lettre (Cf. Dossiers des fêtes par années, déposés au Centre Jeanne d’Arc, à Orléans), il a été entarté…

[11] Avec notamment David Harewood, qui incarne Frère Tuck dans une récente adaptation de Robin des bois (Robin Hood, 2006), et Angel Coulby, qui incarne la reine Guenièvre dans une nouvelle version du cycle arthurien (Merlin, 2008).

[12] Sophie Okonedo (The Hollow Crown, 2012).

[13] Condola Rashad (Joan of Arc, 2017).

[14] Sans sombrer dans le procès d’intention, il faut bien reconnaître que certaines formulations de la présidente de l’association « Orléans Jeanne d’Arc », Bénédicte Béranger, s’inscrivent dans une logique clairement multiculturaliste, comme par exemple, lorsqu’elle déclare que « si cette désignation permet à une autre partie de la population de se tourner vers les fêtes, c’est gagné » (« À Orléans, une Jeanne d’Arc 2018 plus universelle que jamais », La République du Centre, 19 février 2018). En outre, il faut savoir que les fameux statuts dont on nous dit qu’ils forment « une tradition bien établie » ont été modifiés, il y a deux ans à peine, par Mme Bénédicte Béranger. On a d’ailleurs beaucoup discuté, à l’époque de ces changements, sur l’orientation nouvelle qui était donnée à la fête johannique. Auparavant, en effet, les conditions requises étaient beaucoup plus strictes : outre qu’il fallait que la postulante soit native d’Orléans, on exigeait d’elle qu’elle soit scolarisée dans un établissement catholique. Si ces conditions, dont il est évident qu’elles réduisent de beaucoup le vivrier de candidates potentielles,  ont été abandonnées, c’est bel et bien pour permettre au plus grand nombre de jeunes filles possibles d’avoir la possibilité d’incarner Jeanne d’Arc lors des cérémonies organisées par la ville. C’est dire si « l’ouverture » et pourquoi pas, « la diversité », ne sont pas entièrement étrangères à l’affaire !

[15] Mathieu Bock-Côté, Le multiculturalisme comme religion politique, Paris, Éditions du Cerf, 2016.

[16] « Bock-Côté : Mathilde Edey Gamassou en Jeanne d’Arc, une belle histoire française », Figaro Vox, 23 février 2018.

[17] Edmond Fleg, « Sainte Jeanne et Israël », La Revue hebdomadaire, pp. 38-42.

[18] Ibid.

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