Guizot et son « enrichissez-vous »

Vous connaissez sans doute la célèbre formule : Enrichissez-vous !, qu’aurait prononcé François Guizot du temps où il était ministre du roi Louis-Philippe Ier : cette phrase est souvent citée pour illustrer la doctrine officielle de la Monarchie de Juillet.

Mais savez-vous que cette formule est une arme politique, forgée de toutes pièces par les adversaires de Guizot, afin de mieux le dénigrer, lui et son souverain ?

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(G. P. A. Healy, François Guizot. Crédits : Smithsonian American Art Museum)

Je reviendrais, un jour prochain, sur cette grande figure du libéralisme qu’était Guizot, et sur les reproches immérités qui lui ont été adressés ; mais il est temps de mettre un terme aux légendes qui l’entourent.

Prenons un ouvrage, par exemple, celui de l’historien socialiste Élias Regnault.

Évoquant la Monarchie de Juillet, cet auteur affirmait que les libéraux, arrivés au pouvoir, ne s’intéressaient qu’à l’économie. « Le culte de l’argent avait remplacé toutes les traditions de gloire et de noblesse », s’indignait Regnault, qui accusait même Guizot d’avoir résumé « toute la morale politique dans ces mots adressés aux populations : Enrichissez-vous ! » [1].

L’œuvre de Regnault n’est plus lue, aujourd’hui ; mais comme souvent, ses affirmations sont répétées, au point d’être érigées au rang d’articles de foi.

Et pourtant non, mille fois non ! Contrairement à ce que répètent des générations d’historiens, par habitude, Guizot n’était pas un ultralibéral, qui aurait exhorté les Français à ne se préoccuper que de leur bien-être matériel, au détriment des choses de l’esprit.

Son Enrichissez-vous ! est une citation tronquée d’un discours célèbre, où, après avoir refusé de mettre en œuvre les réformes exigées par l’opposition, il avait appelé ses adversaires au calme : « La question qui nous divise est une question d’opportunité (…). Ce que nous disons, ce que nous pensons, c’est qu’il n’est pas opportun de tenter, en ce moment, aucune de ces réformes ; ce que nous disons, c’est que le pays, la liberté y perdraient infiniment plus qu’ils n’y gagneraient ; ce que nous disons, c’est que notre gouvernement (…), toutes nos institutions ont besoin, avant tout, d’être affermies, consolidées ; c’est que toutes nos libertés ont besoin de s’enraciner par l’exercice intelligent et patient, avant qu’on pense à les étendre. En attendant, il y a d’immenses progrès à faire pour notre pays, et voici ceux que je regarde comme les plus essentiels. Et d’abord, il y a à user, à user réellement, énergiquement, habilement de nos droits et de nos libertés (…).

Messieurs, il ne faut pas faire d’anachronisme ; ce qu’il y a de plus dangereux en fait de gouvernement, ce sont les anachronismes. Il y a eu un temps, temps glorieux parmi nous, où la conquête des droits sociaux et politiques a été la grande affaire de la nation (…). Cette affaire-là est faite, la conquête est accomplie ; passons à d’autres. Vous voulez avancez à votre tour, vous voulez faire des choses que n’avaient pas faites vos pères : vous avez raison. Ne poursuivez donc plus, pour le moment, la conquête des droits politiques, vous la tenez d’eux, c’est votre héritage. À présent, usez de ces droits ; fondez votre gouvernement, affermissez vos institutions, éclairez-vous, enrichissez-vous, améliorez la condition morale et matérielle de la France ; voilà les vraies innovations » [2].

Avouez que ce n’est pas tout à fait la même chose !

Qu’on cesse donc de décrire Guizot comme un idéologue, obnubilé par les choses de l’économie, ou même, comme un petit bourgeois, qui passait son temps à prêcher la morale aux Français les vertus du « travailler plus, pour gagner plus. » Tout ce qu’il a dit – et qui, seul, a de l’importance – c’est que, sous la Monarchie de Juillet, les Français devaient se satisfaire de leurs institutions, la Révolution de 1789 ayant apporté au pays tous les droits dont elle avait besoin.

On sait que Guizot a échoué dans sa tâche, les Français ayant fini par renverser la Monarchie de Juillet, et avec elle, la royauté. Mais inutile d’en rajouter, en imputant à notre homme des idées qui ne sont pas les siennes…

 

NOTES :

[1] Élias Regnault, Histoire de huit ans (1840-1848), pour faire suite à l’Histoire de dix ans (1830-1840) de Louis Blanc, Paris, Pagnerre, 1852, pp. 241-242.

[2] Discours à la Chambre du 1er mars 1843, in Procès-verbaux des séances de la Chambre des députés, Paris, Henry, 1843, t. 3, pp. 26-28.

Pour l’anecdote, on fait également allusion à un discours que Guizot aurait prononcé devant ses électeurs de Lisieux ; mais personne ne cite, ici, la moindre source écrite.

Et pour cause ! Cette réunion n’a été évoquée sérieusement qu’une seule fois, par Cornélis de Witt, le petit-fils de Guizot, et non son gendre, comme il est indiqué – à tort – dans le livre de Laurent Theis : François Guizot (Paris, Fayard, 2008, p. 433).

Le document en question est une lettre adressée par Cornélis de Witt à Armand Fallières, et qui fut largement relayée par la presse, qui la reproduisit in extenso, le 24 décembre 1901. La voici : « Monsieur le président du Sénat, je lis dans le discours par vous prononcé le dimanche 22 décembre, devant la statue du député Baudin, la phrase suivante : Lorsque des sommets du pouvoir une voix superbement dédaigneuse de ce qui fait la grandeur morale des peuples lança délibérément aux classes dirigeantes d’alors ces mots tristement célèbres : Enrichissez-vous !, Baudin y vit comme une sorte d’arrêt de déchéance nationale. Cette allusion à mon grand-père, M. Guizot, et cette citation tronquée d’un discours prononcé par lui devant un auditoire de cultivateurs normands, me fournissent l’occasion et me font un devoir de rétablir dans son entier, pour la vérité contre la légende, une phrase dont vous avez oublié de lire la fin ! M. Guizot parlant aux électeurs de Lisieux leur disait : Enrichissez-vous par le travail, par l’épargne et par la probité. Direz-vous encore, monsieur le président du Sénat, qu’il y a eu là de la part d’un homme d’État, au désintéressement duquel ses adversaires ont toujours rendu hommage, un langage contraire à ce qui fait « la grandeur morale des peuples » et que la « déchéance nationale » est au bout d’un tel programme ? Laissez-moi penser au contraire que le conseil donné par mon grand-père est de ceux qu’on peut utilement rééditer à toutes les époques, et qu’il serait d’une bonne morale et d’une saine politique de rappeler aux Français d’aujourd’hui que les plus nobles origines de la fortune sont le travail, l’esprit d’épargne et la probité. Veuillez agréer, monsieur le président du Sénat, l’expression de mes sentiments les plus distingués. »

Cornélis de Witt est revenu sur la question dans le Temps du 29 décembre 1901, où il répondit à l’historien Roger Alexandre, qui lui demandait quelques précisions : « Monsieur, à l’occasion de la lettre que j’ai cru devoir adresser à M. Fallières relativement à l’interprétation par lui donnée à la phrase de M. Guizot : Enrichissez-vous !, vous voulez bien me rappeler le discours du 1er mars 1843 à la Chambre des députés et me demander si la même phrase a été prononcée par mon grand-père dans d’autres circonstances. Je m’empresse de répondre à cette question. La même année, et à une date que je compte préciser dès que j’aurai consulté les documents que j’ai à la campagne, un groupe d’électeurs de l’arrondissement de Lisieux s’était donné rendez-vous, au bourg de Saint-Pierre-sur-Dives, pour y recevoir M. Guizot en un banquet. C’est en répondant aux compliments de bienvenue qui lui étaient adressés que M. Guizot a renouvelé la phrase : Enrichissez-vous ! dans les termes que j’ai rapportés. Mon grand-père, du reste, les a rappelés aux siens à diverses reprises, et il aimait à les rapprocher de ce fragment d’une lettre émanant d’un de ses amis d’Angleterre, lord Aberdeen, je crois : Une de vos grandes forces, en France, c’est que, sur dix personnes, il y en a neuf qui améliorent leur condition par le travail et l’épargne ; nous sommes loin d’avoir cette proportion. Veuillez agréer, monsieur, l’expression de mes sentiments les plus distingués. »

Il me semble que Cornélis de Witt n’a jamais publié les documents auxquels il faisait allusion, dans sa réponse à Roger Alexandre. Il n’y est fait aucune mention dans ses publications ultérieures. Se fondait-il sur un manuscrit, resté ignoré, écrit de la main de Guizot ? Ou avait-il en sa possession un exemplaire du Normand de Lisieux, évoquant cette rencontre ?

Je ne le sais pas. Et à ma connaissance, personne d’autre…

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