Dans l’intimité de Monsieur Thiers

Avant de clore cette série sur Thiers, il nous faut encore évoquer sa vie privée.

Aujourd’hui, les historiens, friands de scandale, aiment à parler des « trois moitiés de Monsieur Thiers », formule insipide, insinuant qu’après son mariage avec Élise Dosne, Thiers aurait entretenu une relation avec sa belle-mère, Eurydice, et sa belle-sœur, Félicie… L’histoire de ce « ménage à trois », traité dans de très nombreux ouvrages, rencontre un réel succès auprès des Français, qui se sont toujours passionnés pour les secrets d’alcôve des grands hommes [1].

La réalité est pourtant bien différente : Thiers, on l’a dit, était un bourgeois ; aussi chérissait-il plus que tout son « petit confort. » Ayant eu une enfance difficile, il appréciait tout particulièrement de vivre entouré de trois femmes, qui lui étaient entièrement dévouées, et s’intéressaient à tout ce qu’il entreprenait, y compris à sa carrière politique – ce qui n’est tout de même pas si fréquent chez un homme de pouvoir ! [2]

Preuve supplémentaire de cette manière de voir les choses : le fait que Thiers ait aimé son « chez-soi », au point de le décorer de tableaux, de statues et de porcelaines de premier choix.

Alors certes ! Les amateurs de belles choses n’ont habituellement que mépris pour « le style Thiers », qu’ils emploient comme un synonyme de laideur [3] ; mais la vérité est que Thiers – à la différence des parvenus avec lesquels on tend à le confondre – était un homme de goût, ne choisissant que des pièces rares.

Le directeur des Beaux-Arts, Charles Blanc, a laissé de nombreux écrits témoignant de la passion de Thiers et des siens pour les belles choses [4] ; et vous-mêmes, si vous voulez vous faire votre propre opinion sur la question, il vous suffira, la prochaine fois que vous passerez par Paris, de visiter l’hôtel particulier de Thiers situé au 27 de la place Saint-Georges, et que vous pouvez découvrir en images ici.

Thiers avait acquis cette demeure lorsqu’il épousa Élise Dosne – le quartier de la Nouvelle Athènes, dans le IXe arrondissement de Paris, ayant en effet été financé par le père d’Élise, Alexis Dosne…

Pendant plusieurs années, Thiers coula des jours tranquilles dans cette maison, ouverte aux intellectuels et aux artistes, surtout après que Thiers eut accédé à l’Académie française, en 1833.

Mais, pendant la Commune, les insurgés, exaltés par leurs chefs, décidèrent de s’en prendre à Thiers et, ne pouvant lui mettre la main dessus, rasèrent son hôtel de la place Saint-Georges…

Lorsque l’ordre fut rétabli dans la capitale, l’Assemblée en ordonna la reconstruction, aux frais de l’État ; c’est cette demeure que l’on peut visiter aujourd’hui.

Mais, dans l’intervalle, Thiers habita à Versailles, avant de se loger chez le cousin de sa femme, le général Antoine Charlemagne, au 48 du boulevard Malesherbes, puis chez la princesse Bagration, au 45 de la rue du Faubourg-Saint Honoré.

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Thiers, on l’a dit, était d’un naturel plutôt casanier – son âge, mais également sa santé, ne lui permettant de savourer ni la haute cuisine, ni les plaisirs de la danse, qui faisaient l’ornement des soirées qu’il donnait.

On sait que son menu se composait, d’ordinaire, d’un blanc de poulet et d’un fagot d’haricots verts ; son seul plaisir était de manger, au dessert, une pêche.

Quant à la fatigue, qui se faisait de plus en plus sentir avec l’âge, elle le contraignait à s’absenter une heure après dîner, pour une petite sieste réparatrice.

« Cette habitude du sommeil à des heures indues avait gagné sa femme et sa belle-sœur. Les gens non prévenus en étaient parfois déconcertés. L’hôtel de la place Saint-Georges s’ouvrait aux amis tous les soirs, mais il ne faisait pas bon s’aventurer trop tôt après le dîner, avant l’arrivée des habitués on risquait alors de trouver Mme Thiers assoupie au coin de la cheminée, faisant face à sa sœur, également assoupie, tandis que le maître de la maison, enfoncé dans un grand fauteuil, près de la table, dormait du sommeil du juste. Il m’est arrivé plus d’une fois de battre en retraite pour ne pas troubler le repos du vénérable trio », racontait Healy. Mais, comme il le faisait aussitôt observer, « lorsque le salon se remplissait, Thiers ne dormait plus. Il était, au contraire, d’autant plus éveillé qu’il s’était mieux reposé. » [5].

Les historiens n’ont pas toujours été tendres envers les Thiers, décrivant des soirées ennuyeuses à l’extrême. Ce n’est pas l’image qu’en ont gardé les contemporains – du moins, ceux qui ont vraiment connu les Thiers. Ainsi que l’a fort bien rappelé une habituée de ces réceptions [6], « après la guerre, on trouvait de bon goût, dans un certain monde [chez les adversaires politiques de Thiers] de « blaguer » sur la prétendue nullité de Mme Thiers, et de lui prêter des habitudes d’économie voisine de l’avarice. Nous avons eu l’honneur de dîner souvent chez M. Thiers, aussi bien dans l’intimité réduite à six ou huit couverts, que le dimanche, jour réservé aux académiciens depuis près d’un demi-siècle, et aussi avec le corps diplomatique tout entier, même après le 24 Mai. Le menu était toujours approprié à la circonstance, sans recherche gastronomique assurément ; mais la cuisine était très soignée et le service, irréprochable (…). Que nous voilà loin des réceptions quotidiennes de M. Thiers et du salon de l’hôtel Bagration, où chaque soir l’on rencontrait les hommes les plus en vue de la diplomatie étrangère : lord Lyons, le prince Orloff, le prince Troubetzkoï, causant amicalement avec Jules Simon, Renan, Lanfrey, entourant M. Thiers ; tandis que les jeunes, comme on dit aujourd’hui : Ernest Duvergier de Hauranne, Paul de Rémusat, le comte Duchâtel, le comte Horace de Choiseul, Jules Ferry (…), ne perdaient pas un mot de la conversation de leurs illustres maîtres et devanciers dans la vie politique » [7].

« Comme son ami Mignet, M. Thiers recherchait la société des femmes, qu’il savait encore charmer malgré son âge, par une façon exquise de les faire briller, de les mettre en évidence. Aussi, même quand nous l’avons connu, avons-nous été frappée du plaisir que les plus jeunes, les plus séduisantes et les plus jolies semblaient prendre auprès de lui ; visiblement, elles aimaient à faire la roue devant lui dans tout l’éclat d’une toilette de bal, comme pour prendre son avis, avant d’aller ailleurs finir la soirée.

La princesse Lise Troubetzkoï ne passait pas une soirée sans venir à l’hôtel Bagration ; seule, ou accompagnée de sa fille Alexandra, alors dans tout l’éclat de la fraîcheur fugitive de sa race (…).

Mme Urbain Rattazzi, aujourd’hui Mme de Rute [l’auteur parle de Marie-Lætitia Bonaparte-Wyse], recevait aussi chez M. Thiers un accueil particulièrement distingué (…).

La duchesse de Galliera, la belle Mme Trubert, la comtesse Charles de Rémusat, Mme Georges Picot, née de Montalivet, la comtesse Foucher de Careil, Mme Henri Germain, Mmes Emmanuel et Ernest Duvergier de Hauranne, Mme Jules Simon…, étaient aussi des habituées de ce salon » [8].

« Chez M. Thiers, on n’annonçait pas, et deux ou trois fois il se produisit des incidents comiques.

Un soir, nous fûmes témoin d’une scène digne du Palais Royal !

Il était dix heures, et la réception battait son plein. M. Thiers, suivant sa coutume, occupait un coin de la cheminée, où, malgré la chaleur de juin, flambait un feu ardent ; en face et un peu plus en arrière, Mme Thiers et Mlle Dosne, toujours en deuil de leur mère, mais en robe décolletées, étaient entourées de femmes en toilettes de bal : la princesse Lise Troubetzkoï, la belle et regrettée Mme Pothuau, Mme Urbain Rattazzi (…), Mme Ernest Duvergier de Hauranne – lorsqu’un trio composé d’un monsieur, sa dame et sa demoiselle firent irruption.

Personne ne les connaissait ; mais M. Thiers était accessible à tous, son salon ouvert avec la plus large hospitalité. Suivant ses habitudes de courtoisie, lui et ces dames s’empressèrent au-devant des trois inconnus, qui s’assirent, visiblement interdits, non loin du groupe formé par Mme Thiers et quelques femmes, causant avec deux amiraux, trop aimables pour ne point porter ferme et haut le renom de galanterie de la marine française.

Flairant quelque méprise amusante, nous nous rapprochâmes insensiblement, l’amiral Pothuau et moi, des trois intrus ; et nous surprîmes ce bout de conversation entre le mari et la femme.

« Dis donc, Joséphine, faut-il qu’il ait de l’argent dans sa partie, Anatole ?

— Oui, m’man, renchérit la demoiselle, qui jetait partout des regards de jeune loup effaré ; oui, m’man, les as-tu vus en entrant, tous ces larbins, avec leurs culottes et leurs bas de soie ?

— C’est trop de luxe, tout ça, répondit la mère ; je trouve que c’est humiliant, moi !

— Moi aussi, Joséphine, reprit le père d’un ton sévère. Je te dirai que je trouve que cela rappelle trop la féodalité ! » Décidément, c’était des « purs » !

La situation menaçant de se prolonger, et notre sérieux de nous échapper, l’amiral se chargea de la « scène à faire », comme dit Sarcey ; et, se levant, il adressa très haut la parole à M. Thiers, en lui donnant son titre de président.

Ce fut un coup de théâtre !

« Joséphine ! s’écria l’intrus. Mon Dieu ! Où sommes-nous ?

Et, tout ahuri, le pauvre homme s’était levé, perdant la tête, saluant très bas, à droite, à gauche ; il avait l’air de supplier qu’on l’excusât.

— Je me disais bien, aussi, que ça ne pouvait pas être si bien que ça, chez Anatole !, conclut Joséphine, beaucoup moins intimidée, et qui ne perdant pas le nord, après un salut assez raide, fit un pas vers la porte.

Thiers s’était levé ; et, avec sa bonhomie gouailleuse, il vint à eux.

— Il n’y a pas de mal, il n’y a pas de mal ; vous n’êtes pas chez Anatole, mais chez Adolphe… ou Monsieur Thiers, si vous voulez. »

Ces braves gens se confondirent en politesses, et, reconduits jusqu’au vestibule par M. Thiers, Mme Thiers et Mlle Dosne, ils opérèrent à reculons une retraite… inoubliable » [9].

Essayez d’imaginer une telle scène avec un des présidents de la Ve République : tout bonnement impensable !

La bonhommie d’un grand bourgeois, qui, même arrivé aux plus hautes distinctions, ne se prenait pas trop au sérieux : c’était aussi cela, Monsieur Thiers !

 

NOTES :

[1] Voir encore, récemment, Clémentine Portier-Kaltenbach, Embrouilles familiales de l’histoire de France, Paris, J. C. Lattès, 2015 ; Patrice Gueniffey et Lorraine de Meaux (dir.), Les couples illustres de l’Histoire de France, Paris, Perrin, 2017.

[2] Au-lieu d’inventer, certains auteurs devraient plutôt se plonger dans les archives ! La tâche est d’autant plus aisée que les cahiers de la belle-mère de Thiers ont été publiés (Correspondances (1841-1865), publiées par Félicie Dosne, Paris, s. n., 1904 : Mémoires de Madame Dosne, présentées par Henri Malo, Paris, Plon, 1928, 2 vol.). Qu’on n’espère pas y trouver des allusions érotiques ! Ce qui passionnait Eurydice Dosne, c’était la carrière politique de son protégé, devenu son gendre… et non ce qu’on a voulu y voir !

[3] Par exemple, l’expression revient souvent (avec une connotation péjorative) sous la plume d’Yvonne de Brémond d’Ars dans les divers volumes de son Journal d’une antiquaire, en particulier dans La fête inconnue, Paris, Hachette, 1970.

[4] Charles Blanc, « Les cabinets d’amateurs à Paris. Le cabinet de Monsieur Thiers », Gazette des beaux-arts, 1862, t. 12, pp. 289-320, repr. in Le cabinet de Monsieur Thiers, Paris, Renouard, 1871 ; « M. Thiers, amateur et critique d’art », in Catalogue de la collection d’objets d’art de M. Thiers, léguée au Musée du Louvre, Paris, Jouaust et Sigaux, 1884, pp. 1-13.

[5] George P.-A. Healy, Reminiscences of a Portrait Painter, Chicago, A. C. McClurg, 1894, pp. 181-182. Rappelons qu’Healy a réalisé un fort joli portrait de Thiers, conservé à la Newberry Library de Chicago.

[6] Berthe de La Rüe (1845-1914), l’épouse du jeune espoir du parti libéral, Ernest Duvergier de Hauranne, mort prématurément en 1877. Inconsolable à la mort de son époux, elle se résigna à épouser Georges Graux, dont elle divorça, au terme d’un procès tumultueux, où elle était défendue par Me Waldeck-Rousseau. Berthe Duvergier de Hauranne a laissé de nombreux récits du plus grand intérêt sous son pseudonyme « Sylvanecte ».

[7] « Le salon de M. Thiers », Nouvelle revue internationale, 1888, t. 1, pp. 29-31.

[8] Ibid., p. 163.

[9] Ibid., pp. 31-32.

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