Monsieur Thiers (IV)

Monsieur Thiers, « le libérateur du territoire »

Comme chacun sait – ou devrait le savoir – cette expression, consacrée par un vote formel de la Chambre des députés, est employée pour désigner Thiers, en raison du rôle qu’il a joué, alors qu’il était Président de la République, pour accélérer le départ des troupes allemandes, dont on rappellera seulement qu’elles occupaient la France depuis la défaite de 1871. Mais, avant d’aller plus loin, et de voir ce qu’a accompli Thiers, il est permis de se demander d’où cette formule vient.

« De Gambetta ! », répondent, avec un unanimisme déroutant, les manuels d’histoire.

Prenez cet ouvrage, évoquant la fameuse séance du 16 juin 1877 au terme de laquelle la Chambre des députés a reconnu en Thiers « le libérateur du territoire » : les auteurs commencent par étudier brièvement le discours des tribuns de la droite, qui soutenaient que c’étaient eux qui avaient le plus contribué au départ des troupes allemandes… jusqu’à ce que le ténor de la gauche les interrompe. « Gambetta, montrant d’un beau geste Thiers, redevenu simple député, put dire à ceux qui lui marchandaient leur reconnaissance : Le libérateur du territoire ? Le voilà ! » [1].

Ce récit, maintes fois repris, était souvent illustré, dans les manuels des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, par ce célèbre tableau de Joseph Garnier :

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(Joseph Garnier, Thiers proclamé « libérateur du territoire » lors de la séance de la Chambre des députés, le 16 juin 1877. Crédits : RMN-Grand Palais)

Comme vous pouvez-vous même le constater, on y voit Gambetta, au centre de la composition, désigner Thiers d’un geste mélodramatique…

Malheureusement, il s’agit là d’un bel exemple de contre-vérité historique, créée de toutes pièces par la gauche. Figurez-vous qu’en ce temps-là, son opportunisme était tel qu’on n’hésitait pas, dans ce parti, à revendiquer l’œuvre d’hommes de droite, afin de capter leur électorat ! En l’occurrence, il fallait faire de Gambetta « l’héritier » de Thiers, son « dauphin », afin de retarder le plus longtemps possible le fractionnement, devenu inévitable, du parti républicain unifié…

Mais, direz-vous : si ce n’est pas Gambetta qui a appelé Thiers le « libérateur du territoire », qui donc a prononcé ces mots célèbres ?

Le Journal officiel ne nous est pas, ici, d’un grand secours, car il reste muet sur l’incident, se bornant à indiquer, sans plus de précision, que « plusieurs membres » de la Chambre avaient félicité Thiers, et rappelé ses hauts faits dans le dénouement de la guerre. Mais les souvenirs des parlementaires présents – souvenirs d’ailleurs corroborés par les comptes rendus parlementaires de la presse de l’époque – affirment que ce sont deux députés libéraux : Gustave Gailly et Auguste Casimir-Perier, qui s’étaient écriés, en désignant Thiers : Le voilà, le libérateur du territoire ! [2].

(Étant bien compris que Gambetta, lui, s’était contenté d’opiner du chef… avec la bonne centaine de députés républicains présents !).

Il n’y a là, au fond, rien de bien étonnant. Gailly et Casimir-Perier (le fils du Casimir Perier dont nous avons déjà parlé) étaient libéraux ; ils approuvaient donc ce que pensait leur chef, Jules Simon, à propos de Thiers – Jules Simon qui, comme je le rappelle dans mon dernier livre, est le premier à avoir qualifié Thiers de « libérateur du territoire », puisqu’il a prononcé ces mots, le 19 avril 1873… soit quatre ans avant que l’Assemblée ne s’empare de la formule [3]. C’est ce discours, et la série d’écrits publiés par Jules Simon entre 1873 et 1875, qui ont imposé dans l’inconscient collectif la formule : « Thiers, le libérateur du territoire. »

Quæ sunt Cæsaris, Cæsari…

Maintenant, vous vous demandez peut-être pourquoi Jules Simon s’était senti le besoin de désigner ainsi le chef de l’État ?

« Pour comprendre ce que Thiers a fait pendant ses trois années de règne, il faut savoir ce qu’était la France quand il l’a prise. Vous dites tous que vous le savez ; mais il n’en est rien. Vous savez vaguement que nous étions très bas. Rappelez-vous !

D’abord, nous n’avions plus d’armée. Notre « belle armée » était prisonnière de l’ennemi, qui stipula, en nous la rendant, qu’elle serait licenciée. Il nous permettait seulement d’entretenir un corps de 40.000 hommes pour nous servir de gendarmerie. C’est M. Thiers, aidé de la Commune, qui refit l’armée. Je dis sérieusement : aidé de la Commune. Sans la Commune, les Prussiens auraient tenu à leurs 40.000 hommes. Cette petite armée, dispersée dans des garnisons, aurait été livrée à l’action dissolvante des partis. Plus d’un, parmi ses chefs, était ouvertement royaliste… La nécessité de combattre la Commune lui donna la cohésion et entretint dans ses rangs l’esprit militaire.

Nous n’avions plus de finances. Non seulement les dix milliards (cinq milliards pour la rançon, cinq milliards pour les frais de la guerre) avaient épuisé nos ressources, mais l’agriculture morte, le travail arrêté, le commerce anéanti supprimaient les contribuables et les matières imposables.

Nous n’avions plus d’instruction publique, puisque tous les professeurs étaient transformés en soldats et la plupart des écoles en hôpitaux ou magasins.

La moitié de la France était occupée par l’armée ennemie vivant chez nous, à nos frais.

À peine l’Assemblée eut-elle jeté ce fardeau sur les épaules de M. Thiers, qu’elle se divisa en deux grands partis, l’un résolu à rétablir une monarchie et l’autre, à faire de la république (…) une jacobinière (…). La Commune, qui canonnait nos soldats autour de Paris, faisait de la propagande dans les grandes villes ; elle avait des affiliés dans la Chambre (…). Enfin, les bonapartistes étaient loin de se croire oubliés. Et, de fait, ils ne l’étaient pas. Leur parti, peu considérable à l’Assemblée, était encore très puissant au dehors. Ce qui restait debout des anciennes administrations était dans leurs mains.

Thiers voyait clairement la situation. Il le disait à l’Assemblée : « Quand j’aurai délivré le territoire, créé de toutes pièces une armée, payé la rançon, rétabli les impôts et la perception des impôts, vaincu l’insurrection, rendu à la justice son action et sa force, alors, mais seulement alors, la tâche de gouverner étant désormais au niveau de votre capacité et de votre courage, vous me mettrez par terre. »

Ils le firent comme Thiers l’avait dit, et à l’heure précise qu’il avait prévue. Dès que la France fut sauvée, ils mirent le sauveur par terre » [4].

Le 24 mai 1873, le gouvernement fut en effet renversé par les monarchistes, qui ne parvenaient pas à comprendre que Thiers ne profite pas des pouvoirs dont il était investi pour renverser la République, et rétablir une bonne fois pour toutes la royauté.

Ils l’accusèrent d’avoir trahi leur cause, par pure ambition ! « Thiers ? Un vil opportuniste », tel sera, et pour toujours, l’avis des nostalgiques de l’Ancien Régime. Mais quand comprendront-ils que, loin de changer, Thiers est toujours resté le même : un authentique conservateur, qui ne s’est rallié à la République qu’à la toute dernière minute, lorsqu’il est clairement apparu à toutes les personnes censées qu’une restauration monarchique n’avait aucune chance en France, et sans jamais se faire la moindre illusion sur l’efficacité dudit régime ? « Thiers avait surtout des idées bien arrêtées, était tenace, incapable de sacrifier son programme à sa position. Ceux qui ont cru qu’il avait changé parce que, de ministre d’un roi, il était devenu Président de la République, n’ont rien compris à sa situation. Il était républicain sous Louis-Philippe et monarchiste sous l’Assemblée nationale. Au fond, il était Thiers. » [5].

 

La mort de Thiers

Thiers a donc quitté la scène politique en 1873 ; il avait alors soixante-seize ans.

On comprendra sans peine qu’à cet âge avancé, et après avoir tant travaillé, sans jamais prendre de repos – Thiers débutait sa journée aux aurores, aux dires de ses proches : Jules Simon, mais aussi François Mignet, Barthélémy-Saint-Hilaire, Camille de Montalivet, Marc-Antoine Calmon, Joseph Reinach… – sa première décision fut de quitter Paris pour un lieu plus tranquille.

Thiers choisit, pour se ressourcer, les rives du lac Léman, et s’installa à l’hôtel Beau-Rivage d’Ouchy, dans le canton de Vaud. Aussitôt, un journaliste suisse rendit visite au chef d’État qui venait d’être renversé. On disait tant de choses sur lui, à l’étranger ! « J’étais d’avance sévère, et disposé à blâmer. Je cherchais l’infatuation, la vanité, le moi, le triste moi, avoue le journaliste. Eh bien ! Chez cet homme qui a joué et joue encore un si grand rôle, qui doit se sentir, savoir ce qu’il vaut, je n’ai trouvé que modestie et simplicité. » [6] Mais, surtout, le vieil homme que le journaliste était venu interroger se révélait particulièrement alerte. Certes : on ne pouvait nier que Thiers était un vieillard. « Mais l’apaisement n’est pas l’apathie ; M. Thiers est l’activité même sous ses cheveux blancs. C’est le plus ardent, peut-être, parmi ceux qui nous restent de ces vigoureux et généreux esprits qui ont jeté, en France, un si grand éclat sur la première moitié de notre siècle. La Restauration nous les donna ; mais ce n’était pas elle, c’était la forte discipline de l’Empire qui les avait formés. La vie était rude, toute militaire, dans les écoles d’alors. À dix ans, le peintre futur des soldats d’Austerlitz avait son petit fusil dans la main. Été et hiver, à cinq heures du matin, il était debout et à l’œuvre. Cette habitude est encore la sienne ; il dort peu ; au besoin il se passe de sommeil ; il travaillerait, il l’a fait souvent, vingt-quatre heures de suite, sans désemparer. » [7].

Ce que ce journaliste ne savait pas, ce qu’il ne pouvait pas savoir, c’est que Thiers avait déjà subi une première attaque d’apoplexie.

Les médecins étaient parvenus à soigner Thiers, aussi l’incident avait-il pu rester secret ; et en dépit de l’air de triomphe qu’aimait à afficher Thiers devant ses invités, comme s’il avait pu vaincre la maladie, ses proches savaient bien que, jamais plus, Thiers ne reviendrait au pouvoir.

Les Suisses s’en rendirent compte, lorsque Thiers revint en villégiature au bord du lac Léman, en 1876. Alors qu’il logeait à l’hôtel des Bergues, à Genève, il sentit un frisson entre les épaules ; le médecin, appelé en toute hâte, diagnostiqua une congestion pulmonaire. On ne pouvait raisonnablement plus cacher la dégradation de l’état de santé de Thiers. Et pourtant, notre homme s’activait toujours !

Son ami Jules Simon, qui venait d’accéder à la présidence du conseil, rencontrait de sérieuses difficultés. Clos dans son fauteuil, Thiers s’efforce de l’aider, pensant pouvoir mobiliser encore les électeurs. À son bureau, il s’affaire : il écrit des lettres, des tracts, des discours ; seulement, le repos lui est de plus en plus nécessaire.

Thiers décide de passer quelques jours en Normandie, à Dieppe, lieu qu’il affectionne tout particulièrement. Mais l’air de la mer lui fait mal ; il rentre à Paris. Ses médecins lui conseillent de se rendre à Saint-Germain-en-Laye, dont l’air est plus pur que celui de la capitale. Descendu, le 3 septembre 1877, au très select Pavillon Henri IV, il achève calmement son repas quand, soudain, il perd connaissance, et s’affaisse. Son épouse et sa belle-sœur lui humectent les tempes avec de l’eau ; Thiers rouvre les yeux, demande de prendre l’air ; mais il pleut, et déjà, Thiers frissonne.

Trois heures plus tard, il était mort.

Le combat pour la République libérale allait désormais se faire sans lui…

Avec le temps, la France oublia Thiers, puis elle le renia.

Depuis plusieurs années déjà, les statues à son effigie sont retirées de la voie publique, tandis que les rues qui portent son nom sont débaptisées.

À chaque fois, c’est l’occasion, pour la gauche, de déverser sa haine des valeurs auxquelles la renommée de Thiers reste attachée.

 

Le 29 novembre 2016, les élus de la Nation ont voté une résolution proclamant la réhabilitation des Communards (lesquels avaient pourtant déjà fait l’objet d’une amnistie générale, le 11 juillet 1880).

À quand une réhabilitation de Monsieur Thiers ?

« Je trouve que l’espèce toute entière se rapetisse, quand elle déprécie aussi brutalement ceux que tant de voix célébrèrent » [8].

 

 

 

NOTES :

[1] Régis Jalliffier et Henri Vast, Cours complet d’histoire contemporaine pour l’enseignement secondaire, Paris, Garnier, 1908, p. 547.

[2] Émile de Marcère, Mémoires. Histoire de la République de 1876 à 1879, Paris, Plon, 1908, t. 1, p. 253. Notons cette savoureuse note de bas de page : « Je ne sais quel peintre (…), par ignorance du fait ou par courtisanerie, a peint un tableau de cet épisode où il représente Gambetta faisant le geste et disant les paroles de Gailly (…). »

[3] Philippe Jaunet, Jules Simon, le Libéral oublié (1814-1896), Éditions Libréchange, coll. « Intemporel », 2017, p. 282. Jules Simon a déclaré : « Notre pays, qui a tant souffert, renaît enfin. (Il s’exprimait, alors que la France, laissée exsangue par la guerre de 1870, connaissait une véritable reprise économique, ayant permis de s’exonérer des charges imposées par l’armée allemande). Il va être bientôt délivré des derniers vestiges de l’occupation étrangère, et à qui devra-t-il cette délivrance ? À un seul homme. Oui, à lui seul, je le dis comme témoin, moi qui ai vu ses efforts de tous les jours au milieu des difficultés sans cesse renaissantes que soulevait autour de lui la lutte des partis (…). Vous avez le droit d’être fiers que la libération du territoire et, je l’espère, la fondation de la République, lui soient dues. » (Revue des sociétés savantes, 1873, s. 5, t. 5, p. 225).

[4] Jules Simon, Figures et croquis, Paris, Flammarion, 1909, pp. 14-18.

[5] Id., ibid., p. 19.

[6] Gazette de Lausanne, 3 octobre 1873.

[7] Ibid.

[8] Pierre Véron, Les propos d’un boulevardier, Paris, Dentu, 1888, p. 277.

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