Monsieur Thiers (I)

Thiers est né à Marseille, le 15 avril 1797, dans une famille de la petite bourgeoisie, que la Révolution avait ruiné [1].

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(Joseph Vernet, Le port de Marseille. Crédits : RMN-Grand Palais)

Son père, un aventurier, déserta le foyer conjugal alors que Thiers n’était encore qu’un enfant. Élevé avec difficulté par sa grand-mère, il entra comme boursier au lycée de Marseille en 1806. Le jeune Thiers se révéla être un élève studieux ; aussi fut-il admis à continuer ses études à la prestigieuse Faculté de droit d’Aix-en-Provence, en 1815.

Persévérant dans ses efforts, et après avoir recueilli de nombreux prix, il embrassa la carrière d’avocat en s’inscrivant au barreau aixois en 1820. Mais, comme en témoigne sa correspondance avec son ami d’enfance Émile Teulon, Thiers rencontra peu de succès dans sa profession, qui le déçut profondément. Plaider des causes inintéressantes dans des tribunaux poussiéreux, devant des juges qui n’écoutent pas : n’était-ce que cela, être avocat ? Thiers comprit assez vite qu’il ne pourrait pas finir ses jours en robin.

Plus intéressé par la politique que par le droit, il lui fallait embrasser une carrière politique. Aussi, Thiers décida-t-il assez vite de monter à Paris pour y vivre de sa plume, comme journaliste – étant rappelé qu’avant qu’Émile de Girardin n’altère le sens de la profession, le rôle du journaliste n’était pas de raconter les évènements ; c’était de les faire vivre, en prenant position dans le débat public.

S’étant fait connaître du cénacle des libéraux constitutionnels, vers lequel il se sentait attiré depuis toujours, Thiers parvint à se faire engager au Constitutionnel, qui était le journal avancé du parti, devant le Journal des Débats, plus modéré ; il donna ainsi au Constitutionnel plusieurs articles remarqués, qui lui ouvrirent les portes des salons de la capitale… favorisant, du même coup, sa prodigieuse ascension.

Les ennemis de Thiers – et ils furent nombreux ! – se sont fait un malin plaisir de dénigrer cet ambitieux jeune homme, qui, en dépit de ses rapides succès, avait tout du parvenu. On disait même, à l’époque, que Balzac – qui le haïssait cordialement – s’était inspiré de lui pour créer son personnage de Rastignac [2].

Rien d’étonnant, donc, à ce que certains confondent Thiers avec son prétendu « double » littéraire, et fassent de lui un arriviste sans scrupules.

Mais qu’en était-il vraiment ?

 

Ambitieux, ou talentueux ?

Thiers, l’homme qui devait tout à son travail

De toute évidence, Thiers était ambitieux. Ses amis eux-mêmes le reconnaissaient : François Mignet, avec qui il se lia à Aix, et qu’il retrouva à Paris, le blaguait souvent à ce sujet. Thiers voyait grand, très grand ! Il s’imaginait parvenir au faîte du pouvoir, lui, un roturier ! Mais ce rêve n’était pas si fou, après tout ; car pour réussir, il faut du talent, et du talent, Thiers en avait à revendre !

Ne nous y trompons pas : si l’attention de la haute société se porta en peu d’années sur Thiers, ce n’est pas parce qu’il se mit au service de grands personnages, ou qu’il fit leurs louanges ; car les bassesses et les flatteries, si elles procurent de l’argent, n’amènent jamais aucune considération de ceux qu’on flatte. Et Thiers était considéré des plus grands : tous ceux qui lui parlaient lui trouvaient du génie. Ainsi s’explique, d’ailleurs, son amitié avec d’authentiques intellectuels, comme Charles de Rémusat, ou Barthélémy Saint-Hilaire, qui avaient tout de suite percé à jour ses facultés.

Thiers avait le don de plaire. Non par son physique, disgracieux ; et ce n’est pas la moindre différence entre Thiers et Rastignac, qui devait tout à son charme auprès des femmes ! Thiers, lui, fut redevable de son seul talent, ainsi que la duchesse Decazes l’a fort joliment dit. « Thiers, écrivait-elle dans son journal intime, est petit, laid, sans aucune distinction dans les manières ; mais on oublie, en l’écoutant, ses petits yeux recouverts par de petites lunettes, son nez retombant sur son menton retroussé, et le son de sa voix (d’abord désagréable à l’oreille comme le son d’une corde fausse). Quand Thiers est dans un salon, il est impossible que les personnes qui s’y trouvent, quelque mal disposées qu’elles soient pour lui, n’éprouvent pas promptement la séduction de son esprit ! Je l’ai vu souvent chez moi parlant politique, histoire, littérature, faisant oublier les heures, et retenant son auditoire fort avant dans la nuit » [3].

Il faut dire que, depuis son arrivée à Paris, Thiers n’avait pas chômé. S’il s’était fait de nombreuses relations, qu’il comptait bien mobiliser dans le cadre de sa future carrière, il avait aussi et surtout amassé une importante documentation sur de nombreux sujets, faisant de lui un homme particulièrement cultivé.

Mais son sujet de prédilection, c’était l’histoire récente, autrement dit la Révolution.

Cette période, que les jeunes de sa génération ne pouvaient pas connaître, n’était alors étudiée par personne, et pour cause : à la chute de l’Empire, la royauté avait été rétablie ; et si Louis XVIII avait pardonné aux hommes qui s’étaient commis avec les différents régimes qui s’étaient succédé entre 1789 et 1815, c’était dans l’idée qu’ils tirent un trait définitif sur leur passé. Amnistie contre oubli, la transaction, quoique partie d’un bon sentiment, exigeait trop.

La Révolution attendait son avocat ; et cet avocat, ce fut Thiers.

 

Thiers, avocat de la Révolution…

En 1823, paraissait le premier tome de l’Histoire de la Révolution française, qui allait comprendre dix volumes [4], et que Thiers fit suivre d’une monumentale Histoire du Consulat et de l’Empire en vingt volumes [5].

Ces livres rencontrèrent un succès dont on a peine à se faire idée aujourd’hui : les Français, qu’ils soient républicains, bonapartistes ou, tout simplement, curieux de leur passé, se les arrachaient, littéralement !

Étaient-ils bons ? C’est une autre question, qu’il faut évoquer.

En fait, et à la différence des ouvrages de l’autre grand libéral conservateur de l’époque, Guizot – dont l’œuvre reste, aujourd’hui encore, digne de tous les éloges – l’Histoire de la Révolution, du Consulat et de l’Empire n’est pas vraiment un livre d’histoire. Ou plutôt : c’est un livre d’histoire, doublé d’un manifeste politique. C’est d’ailleurs pour cela que Thiers, s’il ne peut décemment être considéré comme l’historien de la Révolution, mérite d’être appelé son avocat. C’est que, s’il était interdit de faire l’apologie de la Révolution, les monarchistes, eux, ne se privaient pas d’attaquer sans relâche l’œuvre de 1789, depuis maintenant quinze ans. Thiers entreprit de répondre à ces attaques, en observant que, si la Révolution avait commis des erreurs, elle n’était intervenue qu’en raison des propres erreurs commises par la Cour, sous l’Ancien Régime. « Ces vues hardies, présentées avec une habile modération et une vive lumière, eurent une prodigieuse influence : la France, qui aimait la Révolution, fut heureuse d’apprendre qu’elle ne s’était pas trompée autant qu’elle l’avait cru (…). Il nous est facile aujourd’hui d’être froid et impartial à l’égard de la Révolution française ; mais si nous nous reportons à ces temps de lutte, si nous avions encore en face de nous les folles passions des émigrés, qui voulaient retrancher vingt-cinq ans de notre existence nationale, nous comprendrions mieux les vives sympathies qui accueillirent » la parution de l’ouvrage de Thiers [6].

Pas d’erreur, donc : Thiers n’eut pas toujours raison ; et l’on peut tout à fait contester ses jugements, qu’on peut trouver ici trop sévères, et là, trop complaisants [7]. Mais ces critiques n’enlèvent rien au mérite de Thiers, qui est d’un tout autre ordre.

 

… mais un avocat, non dénué d’esprit critique !

On connaît la formule de Clemenceau : « la Révolution est un bloc. » Eh bien non, la Révolution n’est pas un bloc : née de la rencontre de nombreuses forces, souvent opposées, elle est l’une des périodes les plus difficiles à étudier.

Thiers s’efforça de la présenter au public dans ses différentes composantes, et réussit l’exploit, rarement relevé, d’étudier cette époque dans sa totalité.

Et, si l’on refuse de répéter, bêtement, les jugements péremptoires des historiens contemporains, on se doit de reconnaître que Thiers est l’un des rares auteurs à avoir raconté toute l’histoire de cette période, sans que cette entreprise, considérable, ne l’empêchât d’exercer une activité politique de premier ordre !

Connaît-on beaucoup d’historiens « de profession » qui pourraient en dire autant ? Certes non : après avoir écrit avec peine une monographie, ils s’en tiennent là ; et s’ils reprennent, plus tard, leur sujet d’études, c’est avec une autre monographie, jamais par un traité, épuisant la question traitée.

Thiers a écrit ce traité, un traité qui n’est du reste jamais ennuyeux.

C’est que Thiers a été un vulgarisateur de talent, qui savait faire un juste équilibre entre les développements généraux et ces innombrables petits faits particuliers qui, soigneusement choisis par l’auteur, illustrent mieux sa thèse et s’impriment dans notre mémoire, au point qu’on ne les oublie plus.

Il est vrai que Sainte-Beuve – ce prince de la critique – regrettait que ces exemples ne soient pas plus nombreux, et que Thiers se soit parfois laissé entraîner à des détails militaires ou financiers, qui auraient été plus à leur place dans une étude spéciale ; mais c’était pour aussitôt ajouter que Thiers avait raison de procéder comme il le faisait. « Je ne sais si aucune autre manière ne produirait une impression aussi nette, aussi lucide et aussi parfaitement juste que celle qui laisse ce récit égal, uni (…) » [8].

Et ce n’est pas tout ! Sainte-Beuve louait aussi la lucidité de Thiers, qui lui permettait de nuancer ses jugements, dictés par ses seules convictions politiques [9].

Un exemple ? Thiers, on l’a dit, a cherché dans ses livres à justifier la Révolution en minorant ses crimes, pour se concentrer sur ce qu’elle avait de plus fécond : ses réformes. Pour autant, Thiers ne s’est pas laissé entraîner à tout acquiescer, dans ces réformes. Ainsi, a-t-il formellement condamné le mépris que les révolutionnaires éprouvaient pour les choses du passé – un mépris qui les a menés à croire qu’il leur serait possible d’édifier le monde autrement qu’il n’est !

« Il faut, quand on réforme, se contenter de réformer pour détruire des souffrances réelles, pour rétablir la justice là où elle manque ; mais réformer pour le plaisir des yeux ou de l’esprit, pour mettre la ligne droite là où elle n’est pas, c’est trop exiger de la nature humaine. On crée à volonté les habitudes d’un enfant ; on ne refait pas celles d’un homme mûr. Il en est de même pour les peuples ; on ne renouvelle pas les habitudes d’une nation qui compte quinze siècles d’existence » [10].

N’était-ce pas dénoncer, en quelques lignes, ce vertige de la table rase auquel l’historien conservateur Hippolyte Taine devait consacrer, trente ans plus tard, ses Origines de la France contemporaine ?

Mais il y a mieux !

Car, à la vérité, là où réside tout le génie de Thiers, c’est dans son réalisme foncier, qui l’écarta toujours de toute forme de dogmatisme. Ainsi, à l’encontre des historiens qui croient pouvoir réduire tout gouvernement à une idée-force – comme… Taine, précisément, dont le conservatisme l’a conduit à commettre, à son tour, des erreurs de jugement flagrantes – Thiers savait que les choses sont plus complexes, la politique répondant moins souvent à un projet délibéré, qu’à des prises de décision irrationnelles, dont l’historien perd souvent de vue l’origine, faute de sources suffisantes. « On ne veut voir chez les cabinets ministériels que des calculs, jamais des passions. Ils en ont cependant, et ces irritations subites qui, dans la vie privée, s’emparent quelquefois de deux hommes, et leur mettent le fer à la main, sont tout aussi souvent, plus souvent même qu’un intérêt réfléchi, la cause qui précipite deux nations l’une sur l’autre » [11].

Il serait intéressant de dire un mot des autres études historiques de Thiers, en particulier sa fabuleuse étude du système du financier John Law – une dénonciation lumineuse des effets pervers de la politique monétaire consistant à faire « marcher la planche à billets » [12], et dont on ne sera pas étonné de voir qu’elle sert, aujourd’hui encore, de référence aux économistes [13] ; mais il suffit pour le moment.

Clarté de l’exposé ; vue d’ensemble de la période ; grande précaution dans les conclusions : ces différents mérites prouvent bien que Thiers fut un auteur digne d’attention. Seulement, ce n’est pas l’histoire qui allait lui permettre de donner toute sa mesure, mais bien la politique, qui lui tendait les bras… (À suivre).

 

NOTES :

[1] Hyacinthe Chobaut et Jean de Servières, Les origines de Monsieur Thiers, Marseille, Institut historique de Provence, 1930.

[2] Sur cette question, voyez notamment Félicien Marceau, Les personnages de la Comédie humaine, Paris, Gallimard, 1977, not. pp. 43-47.

Rappelons que Rastignac apparait pour la première fois dans La Peau de Chagrin, et qu’on le retrouve dans d’autres écrits de la Comédie humaine, en particulier dans Le Père Goriot, Le Bal de Sceaux et Les Illusions perdues. À dire vrai, et ainsi que le montre plus loin, il n’y a guère de rapprochements à faire entre cette créature de fiction et le personnage historique de Thiers. Mais la critique littéraire a voulu voir en Thiers le double de Rastignac parce que Balzac l’a fait finir ministre sous la Monarchie de Juillet, « avec quarante mille livres de rente. » Mieux : Rastignac acquiert cette position après épousé la fille de sa maîtresse… Or, il se trouve que Thiers a épousé une femme avec laquelle il aurait eu, un temps, une relation amoureuse. Cette histoire, sur laquelle on reviendra, avait fait les choux gras de la presse d’opposition, trop heureuse d’écorner la respectabilité d’une personnalité éminente du parti libéral ; seulement, le scandale éclata à l’occasion de la parution de L’École des journalistes, une comédie écrite en 1839 par l’épouse d’Émile de Girardin, Delphine Gay, et qui reprend le même canevas.

[4] Extrait du Journal inédit de la duchesse Égédie-Wilhelmine Decazes, née Beaupoil de Sainte-Aulaire, repr. in « M. Thiers en 1844 », La Revue hebdomadaire, 1911, t. 8, pp. 433-447.

[5] Adolphe Thiers, Histoire de la Révolution française, Paris, Furne, 1823-1837, 10 vol.

Il est à noter que les deux premiers volumes (du moins, dans l’édition d’origine) accolaient, au nom de Thiers, celui de Félix Bodin. En réalité, ce publiciste – complètement oublié aujourd’hui – avait été mentionné par l’éditeur pour rassurer les libraires, Bodin étant, notamment, l’auteur d’un Résumé de l’histoire de France (Paris, Lecointe et Durey, 1822), qui avait été un réel succès à l’époque. Thiers avait rencontré Bodin au Constitutionnel, où il était rédacteur.

[6] Adolphe Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, faisant suite à la Révolution française, Paris, Paulin, 1842-1862, 20 vol.

[7] Paul Janet, Philosophie de la Révolution française, Paris, Germer Baillière, 1875, pp. 51-52.

[8] Les livres de Thiers firent l’objet de critiques dès la seconde moitié du XIXe siècle. Seulement, il faut distinguer entre les études à charge, écrites par des auteurs, uniquement soucieux de dénigrer un adversaire (Arnaud de Martel, Les Historiens fantaisistes. M. Thiers et son Histoire du Consulat et de l’Empire, Paris, Dentu, 1887), des amis politiques, qui ont su que le sens de la vérité historique n’empêchait pas les critiques (Pierre Lanfrey, Essai sur la Révolution française, Paris, Chamerot, 1858 ; Histoire de Napoléon, Paris, Charpentier, 1869-1876, 5 vol. ; et bien sûr, « L’Histoire du Consulat et de l’Empire, de M. Thiers », in Études et portraits politiques, Paris, Charpentier, 1865, pp. 1-71).

[8] Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, Paris, Garnier frères, 1852, t. 1, p. 146.

[9] Id., ibid., t. 11, p. 481.

[10] Adolphe Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, op. cit., t. 2, p. 166.

[11] Id., ibid., t. 7, p. 6.

[12] Adolphe Thiers, Law, Paris, Bureau de l’Encyclopédie progressive, 1826, pp. 3-4 : « Law s’engagea dans une erreur que l’aspect d’une grande circulation produit souvent. Il crut que la prospérité d’un pays tenait à la masse du numéraire, et qu’on pouvait accroître cette masse à volonté. Le numéraire n’est point l’aliment dont se nourrit l’ouvrier, l’étoffe dont il s’habille, l’outil qu’il emploie dans ses travaux ; le numéraire est l’équivalent qui sert à se procurer toutes ces choses par la voie des échanges : mais il faut que ces choses existent. Couvrirait-on une île déserte de tout l’or du Mexique ou de tout le papier de la banque d’Angleterre, on n’y ferait pas naître tout à coup des usines, des canaux, une industrie. Quand on augmente dans un pays la masse du numéraire, sans augmenter en proportion la masse de toutes choses, on ne fait qu’élever les prix sans accroître la richesse réelle, parce qu’une plus grande quantité d’espèces se balance avec la même quantité d’objets achetables. » Peut-on être plus clair, sur la question de l’inflation provoquée par une augmentation artificielle de la masse monétaire ?

[13] L’histoire de John Law, actualisation du texte d’Adolphe Thiers par Anne-Marie Bruyant, avec une introduction de Pierre Jovanovic, Paris, Le Jardin des Livres, 2016.

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