À la découverte de… Jean Béraud

Dans la mesure où la bannière de ce site est la reproduction de La Salle de rédaction du Journal des Débats – toile due au grand artiste qu’était Jean Béraud – il ne me semble pas inutile de consacrer quelques lignes à ce peintre, trop peu connu à mon goût.

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Né à Saint-Pétersbourg d’une famille française, Jean Béraud (1848-1935) s’est imposé, dans l’inconscient collectif, comme « le » peintre du Paris de la Belle Époque.

Ainsi que l’a fort justement rappelé le grand critique d’art Louis Vauxcelles,

« Le Paris de Jean Béraud, c’est le Paris de 1900. Années heureuses où les Français ne s’étaient pas encore séparés en deux clans haineux, où l’on pouvait goûter honnêtement le charme de la vie de société, où les gens de lettres et les artistes étaient paisibles et considérés ; le sport y affectait des allures gentilles, modérées : Paul Adam, Pierre Veber, Maurice Leblanc pédalaient en costumes à carreaux écossais dans les allées du Bois, cependant que pétaradaient, à onze à l’heure, de fumantes torpédos dont les modèles font s’esclaffer nos cadets.

Époque où l’on avait encore la superstition du perron de Tortoni, où les mots d’Aurélien Scholl fusaient dans le hall du Figaro — celui de la rue Drouot –, où René Maizeroy, coiffé à « l’oiseau royal », bombait un thorax avantageux en franchissant le seuil du Gaulois. Au même Gaulois, trônait un personnage extraordinaire, entré aujourd’hui dans la légende. Figurez-vous un menu vieillard de teint ivoirin, au nez recourbé flanqué de favoris calamistrés, aux mains exsangues, marchant à petits pas, suivi de pièce en pièce par un caniche marron. Ceux de ma génération reconnaîtront Arthur Meyer en cette cursive esquisse. C’était le temps des équipages, comme dit Mme de Grammont. Pour un écho, on allait sur le pré, et le mousquetaire Rouzier Dorcières, tube en bataille, dirigeait un tumultueux et innocent combat d’une canne autoritaire…

Paul Morand, en des pages bien connues, a raillé cette époque, ces us, ces mœurs, cette presse, où nous étions pourtant quelques-uns, en un certain Gil Blas, dirigé par Antonin Périvier, Paul Ollendorff, Pierre Mortier, à acclamer Cézanne, Renoir, Rodin, Porto-Riche, Becque, Vuillard et Seurat.

Donc ce temps-là, hélas révolu, ainsi que notre jeunesse, fut aussi celui de Jean Béraud. Il est entendu qu’il n’est qu’un aimable homme. Et ma foi – surtout quand on contemple les actuels masques grimaçants – c’est déjà quelque chose ! Béraud se distinguait par une fière prestance ; les artistes, alors, étant volontiers des sportsmen. Un chic imperturbable de dandy habillé à Londres, avec tous les attributs de la préhistoire : huit reflets, col droit, plastron piqué d’une perle, gants beurre frais, stick et bottines vernies. Verveux, caustique, tels Paul Robert ou Duez, brûlant des cartons chez Gastine-Renette, tirant le soir chez Baudry, montant au Bois, habitué des coulisses où on l’appréciait, assidus des salons de la duchesse de Devonshire, de la baronne Henri de Rothschild, de la duchesse Decazes, et des garden-parties de sir Campbell Clark.

Béraud connut tous les succès. Quand il passait, portant beau, au Vernissage, avant de se rendre au déjeuner rituel chez Ledoyen, il n’y était pas moins remarqué que le fastueux Carolus, en redingote gris-fer, le trio Helleu-Boldini-Sem, l’inquiétant Antonio de la Gandara, ou Jacques Blanche. Béraud n’était pas le moindre figurant de cette troupe. Près du suave Auburtin, du voluptueux La Touche, du robuste et généreux Roll, de l’irrésistible Jean Veber, de Caro-Delvaille, du rubénien cavalier Anquetin, de Jeanniot, de Lepère, du bon géant norvégien Thaulow, il tenait son rang (…).

Homme de cercle, Béraud demeurait de longues heures dans les tripots boulevardiers, non à jouer, mais pour y regarder ses semblables. D’où ces tableautins, d’un pittoresque divertissant, d’une précision à peine appuyée (…). Béraud, Parisien raffiné, décrivit le Paris qu’il connaissait [1]. »

C’est en définitive cet aspect « témoignage » qui rend passionnante l’étude de l’œuvre picturale de Béraud, chez qui on sent – derrière la recherche du Beau, propre à tout artiste – un sens du détail quasi-documentaire, qui fait revivre, sous nos yeux émerveillés, tout un monde disparu.

Vous voulez savoir comment l’on vivait, à Paris, à la Belle Époque ?

Consultez ces toiles montrant, au-delà des petits riens de la vie de tous les jours (Sortie des ouvrières de la maison Paquin, rue de la Paix ; La Pâtisserie Gioppe…), les passants de la grande cité (Le Pont des Arts par grand vent ; Le Boulevard des Capucines, devant le Théâtre du Vaudeville…), les avocats en robe noire (Au Palais…), les salons, où l’élite se réunissait pour causer (Le Salon de la Comtesse Potocka ; Le Salon de Madame Juliette Adam…), les réceptions de la haute société (Une Soirée ; Salle de bal…), les fins de soirée où les bourgeois s’encanaillaient (Aux Ambassadeurs ; Les Belles de Nuit…), les abords et les dessous de l’Opéra (Fin de spectacle ; Altercation dans les couloirs de l’Opéra ; Les Coulisses de l’Opéra…). Et comme si cela ne suffisait pas, Jean Béraud n’hésitait pas à suivre les Parisiens sur leurs lieux de villégiature, comme Monte-Carlo (Rien ne va plus…).

Alors bien sûr, certains ont pu voir en Béraud un peintre « figé », dans la mesure où ses personnages donnent bien souvent l’impression de poser ; mais certaines toiles, plus personnelles, sont particulièrement émouvantes, en raison du soin apporté à certains détails, dans la gestuelle, ou les regards (La Conversation ; Hommage à la jeune mariée…).

En outre, Jean Béraud n’a pas peint que des scènes « parisiennes. » Ses autres sujets de prédilection, si l’on peut dire, étaient les divers instants de la vie d’une femme (Après la faute…), la religion (La Descente de croix…) et la caricature (La Madeleine chez le Pharisien…), ce qui n’est pas étonnant, certaines de ses toiles lorgnant du côté de la satire sociale (Réunion publique à la salle Graffard…).

Non, décidément : Jean Béraud était un grand peintre, dont le talent n’est pas à remettre en cause. Et s’il a fait le choix de se concentrer sur ses contemporains, on ne peut certes l’en blâmer ! Et moi, en tant que nostalgique de la Belle Époque, moins que tout autre [2].

 

NOTES

[1] Louis Vauxcelles, « Un témoin du Paris d’hier : Jean Béraud », Le Monde illustré, 14 novembre 1936, pp. 930-931.

[2] Pour l’anecdote, Béraud était juriste de formation. Mais quoi qu’on l’ait parfois surnommé « l’avocat », il ne me semble pas qu’il ait jamais été inscrit au barreau de Paris.

Pour aller plus loin, voir : Un Témoin de la Belle Époque, Jean Béraud, Éditions du Musée Carnavalet, 1979 ; Jean Béraud. La Belle Époque, époque rêvée, texte établi par Patrick Offenstadt, Taschen, 1999.

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