Querelles d’historiens (III)

« [Le premier principe de ma méthode] était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire, éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. »

René DESCARTES

 

Si vous avez raté le début et la suite

S’il me fallait synthétiser ce que j’ai exposé jusqu’à présent, je dirai que, dans la mesure du possible, il faut constamment garder à l’esprit qu’un historien, fut-il le plus qualifié dans son domaine de spécialité, est un homme, avec ses forces mais aussi, avec ses faiblesses.

La perfection n’est pas de ce monde ; et si l’historien sincère s’efforce d’atteindre la vérité, il peut ne pas y parvenir – si tant est qu’il n’y parvienne jamais.

N’est-ce pas une évidence ? Tous, autant que nous sommes, nous nous trouvons être influencés par des éléments divers et variés qui, inconsciemment, nous marquent de leur empreinte. La politique est du nombre ; aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce qu’un historien en vienne à interpréter les faits qu’il est censé étudier d’un point de vue politiquement orienté… C’est du reste la raison pour laquelle les controverses entre historiens présentent de l’intérêt : parce qu’il est sain que l’on passe au crible d’un examen impartial les données reçues jusqu’ici pour vraies.

Malheureusement, en France tout du moins, ces controverses demeurent le plus souvent stériles, pour la bonne raison qu’aucun historien ne parle la même langue…

 

De l’histoire à l’histoire « sociale »

Ainsi qu’on l’a vu dans le premier billet de cette série, les historiens français du XIXe siècle se revendiquaient de courants politiques différents ; mais ils s’accordaient tous sur la manière dont ils concevaient la discipline. Pour eux en effet, le rôle de l’historien consistait à retracer la manière dont leur nation s’était formée, ce qui les amenait, par la force des choses, à traiter de la vie politique, en insistant plus particulièrement sur les partis en présence, et les hommes d’État qui s’étaient succédé à la tête des institutions.

Or, cette approche fut brutalement remise en cause par les marxistes, qui reprochaient aux historiens traditionnels leur désintérêt pour les structures économiques et sociales (au cœur de la théorie marxiste).

Comme cet avis était partagé par bon nombre d’auteurs à l’époque, la profession se tourna avec intérêt vers l’idéologie marxiste, qui semblait offrir de nombreux moyens de rénover intelligemment la discipline. À ce titre, le succès éditorial de l’Histoire socialiste [1] s’explique moins par ses présupposés idéologiques que par le renouvellement des méthodes qu’il proposait à la communauté des historiens. Seulement, tous les historiens n’étaient pas marxistes ; et s’ils voulaient bien tenir compte des facteurs économiques et sociaux dans leur analyse des phénomènes historiques, la plupart d’entre eux se refusaient à être liés par les concepts dégagés par les théoriciens marxistes.

C’est ainsi qu’on passa de l’histoire « socialiste » à l’histoire « sociale. »

Cette discipline nouvelle fut notamment théorisée par Lucien Febvre, dont j’ai évoqué les inspirations « cosmopolites » dans mon précédent billet.

Homme de gauche assurément, mais d’une gauche non marxiste, Lucien Febvre fondit en 1929 les Annales d’histoire économique et sociale, une revue qui s’offrait de publier tous les articles d’historiens consacrés à l’histoire sociale, autrement dit l’histoire non-politique.

Avec le temps, les historiens partageant ses idées formèrent une véritable école, qu’on appela, par référence à leur revue fondatrice : « l’École des Annales », quoi que son succès s’explique de manière plus prosaïque, par l’intervention de l’État. C’est qu’en effet, Lucien Febvre n’a pas été qu’un historien ; il a aussi été le directeur de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales – une fonction qui lui a permis de diffuser ses thèses après des élèves de cet établissement, puis de les imposer au corps enseignant… de sorte que tous les historiens qui se sont fait un nom, à compter des années 1950-1960, se rattachent, d’une manière ou d’une autre, à « l’École des Annales » et, par ce biais, à l’histoire sociale [3].

Alors, bien sûr, les choses ont beaucoup évolué avec le temps ; les membres de « l’École des Annales » reconnaissent eux-mêmes que « L’histoire sociale, telle qu’elle se définissait dans les années 1950-1960, a vécu. L’histoire s’est infléchie vers des horizons multiples : à la prise en charge des facteurs économiques et à l’analyse des structures sociales, elle a ajouté l’étude des comportements culturels » [4]. Mais cette orientation nouvelle donnée à l’histoire sociale ne change pas grand-chose puisque, désormais, les historiens continuent de privilégier à la vie politique la vie sociale, ce qui passe par l’étude des groupes formant la société considérée, et les modes de pensée développés par eux, au détriment des grandes figures politiques [5].

Bref : aujourd’hui, l’historien délaisse tout ce qui pourrait donner l’impression que les changements que connaît la société ont pour cause première l’action d’un individu. Mais ce refus des « héros » ne souffre-t-il pas des reproches qu’on peut adresser à toute théorie holiste ?

 

L’importance des individus

Rassurez-vous : je ne vais pas partir dans une nouvelle et interminable discussion sur les mérites comparés de l’holisme et de l’individualisme. Disons seulement que certains pensent que l’homme est un être social, déterminé par le groupe dans lequel il vit ; c’est donc les groupes sociaux qu’il convient d’étudier. D’autres, au contraire, pensent qu’un groupe social n’est rien de plus qu’un assemblage d’individus, unis par des intérêts communs : que ces intérêts viennent à disparaître, et chacun reprendra son autonomie ; aussi est-ce l’individu, ou si l’on préfère son intérêt personnel qui doit, seul, être pris en ligne de compte. Ma propre opinion en la matière est que la vérité se situe quelque-part entre ces deux idéaux-types ; que si l’individu est bel et bien un être social, qui ne peut être compris sans en référer au milieu dans lequel il vit, les groupes sociaux ne sont pas mus d’une vie propre. À ce titre, on ne peut sérieusement comprendre un phénomène social d’ampleur en s’en tenant aux facteurs économiques, aux structures sociales ou même, aux modes culturelles. Car, pour que toutes ces données prennent vie, il faut encore qu’elles s’incarnent dans l’action d’une poignée d’hommes et de femmes résolus.

Un grand historien, Ernest Denis, mettait en garde contre les auteurs qui « exagèrent l’action des « héros » sur l’évolution du monde [6] » ; cela étant, chacune de ses études prenait appui sur l’étude de la vie et de l’œuvre de personnages, clairement distingués des autres, et ce parce qu’il savait que « ce sont partout et toujours les minorités qui mènent le monde. Une nation ne renferme qu’une réserve relativement assez faible d’éléments actifs : hommes d’État, écrivains, savants, guides spirituels et moraux ; ce sont eux qui, aux heures décisives, se jettent en avant [7]. »

Insister, autant que faire se peut, sur ces minorités agissantes « qui, aux heures décisives, se jettent en avant » : telle est la ligne de conduite que je vise à suivre, dans mes écrits.

Puisse-t-elle éveiller votre curiosité…

 

NOTES :

[1] Jean Jaurès (dir.), Histoire socialiste, Paris, Jules Rouff, 1901, 12 vol.

[2] Sur toutes ces questions, v. p. ex. André Burguière, L’École des Annales. Une histoire intellectuelle, Paris, Odile Jacob, 2006.

[3] Ce jugement, s’il vaut pour les hommes, vaut aussi pour les institutions. Ainsi, l’une des autres grandes revues historiques françaises est-elle Le Mouvement social, qui se définit comme une revue « d’histoire sociale. » On le voit : la pluralité de publications existantes n’est pas synonyme de diversité dans les méthodes…

[4] Daniel Roche, « De l’histoire sociale à l’histoire socio-culturelle », Mélanges de l’École française de Rome, 1979, vol. 91, n° 1, pp. 7-19.

[5] Il y a évidemment d’autres éléments dont il faudrait tenir compte, s’il s’agissait de porter un jugement critique sur les avancées méthodologiques de la nouvelle histoire. Du strict point de vue de la pédagogie, nombre d’élèves se sentent « perdus » par les ouvrages modernes, qui leur semblent trop confus ; la faute, précisément, au désintérêt porté pour les grands hommes (alors qu’il vaut mieux étudier quelques personnages bien ciblés, qu’accumuler des références), mais aussi à l’abandon de la chronologie, des dates et de toute classification permettant au lecteur de se « situer » au point de vue temporel.

[6] Ernest Denis, Fondation de l’Empire allemand (1852-1871), Paris, Armand Colin, 1906, pp. i-ii.

[7] Ernest Denis, La Bohême depuis la Montagne-Blanche, Paris, Leroux, 1903, t. 1, p. 87.

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Une réflexion sur “Querelles d’historiens (III)

  1. Dans la lignée de ce que j’écrivais dans cette série de trois articles, on peut consulter l’entretien accordé par Marcel Gauchet à Eugénie Bastié, paru dans le Figaro du 22 octobre 2017.
    L’historien se montre très critique envers les contempteurs du « Roman National », reprenant les mêmes arguments que ceux défendus ici. « Je ne vois pas le gain qu’il y aurait à troquer une histoire légendaire qu’on a légitimement critiquée par une autre légende, celle du multiculturalisme. Où serait le progrès ? (…) Qu’on veuille se débarrasser des traces d’un mensonge organisé est légitime. Mais les injonctions contemporaines revêtent un autre contresens : elles nous demandent de redéfinir un passé à l’image de nos convictions du présent. »
    On est heureux de lire ce genre de choses, encore impensables de la part d’un historien reconnu il y a peu !
    Deux regrets, cependant.
    D’abord, Marcel Gauchet se montre un peu trop injuste envers les historiens traditionnels, à qui il décoche des flèches, avant de reconnaître la hauteur de leurs vues (« L’idée que l’histoire aurait été racontée sur un mode hexagonal et qu’on l’ouvrirait désormais au grand large est complètement absurde. Les historiens ne font que ça depuis le début du XIXe siècle »).
    Ensuite, si Marcel Gauchet a bien évidemment raison de s’en prendre aux idéologues de la gauche immigrationiste moderne, il a tort de minimiser leur combat, en présentant ses chefs comme « un quarteron d’agitateurs médiatiques. » Le problème est plus grave, et doit légitimement inquiéter, non seulement les historiens, mais tous ceux qui sont attachés à la continuité de la tradition nationale, et qui doivent rester plus vigilants que jamais.

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