Querelles d’historiens (II)

« C’est l’éducation qui doit donner aux âmes la forme nationale et diriger tellement leurs opinions et leurs goûts, qu’elles soient patriotes par inclination, par passion et par nécessité. »

Jean-Jacques ROUSSEAU

 

Si vous avez raté le début

J’ai rappelé, dans un précédent billet, qu’en France, l’histoire était plus l’objet de récupérations politiques que d’un débat authentiquement scientifique. Une telle observation nous amène, tout naturellement, à évoquer la manière dont l’histoire est enseignée et, par ce biais, de dire quelques mots de la controverse du « Roman National. »

 

Le « Roman National », un débat récurrent

Bien qu’on retrouve ce genre de débats presque partout dans le monde, la question revêt une acuité certaine en France, dans la mesure où notre pays possède une école historique assez particulière (mais l’on reviendra sur le sujet dans un autre billet).

Toujours est-il que les historiens français, ou tout du moins, une assez large partie d’entre eux, se montrent relativement critiques à l’encontre de leurs prédécesseurs du XIXe siècle.

Étrangement, ce ne sont pas les relectures partisanes de l’histoire émanant d’auteurs comme Augustin Thierry qui sont mises en cause, mais la conception, plus générale, de l’histoire de France, telle qu’elle est née des travaux de Jules Michelet, d’Henri Martin et de Victor Duruy – une conception approfondie, au cours de la décennie 1880-1890, par des hommes comme Ernest Lavisse, Alfred Rambaud, Gabriel Hanotaux, Charles Seignobos, et bien d’autres encore.

Mais, avant d’aller plus loin : cette conception générale de l’histoire, quelle est-elle ?

Elle est simple. Très simple, même, puisqu’il s’agit tout bonnement d’étudier « le développement progressif de l’identité nationale » [1].

Étudier le développement progressif de l’identité nationale, la belle affaire !

N’est-ce pas là le propre de toute histoire nationale ?

Apparemment non – du moins, si l’on suit le raisonnement des contempteurs du « Roman National. » Selon eux en effet, les historiens du début de la Troisième République auraient inculqué à la jeunesse une histoire inventée de toutes pièces, un véritable « roman » donc, et cela, dans le seul but d’exciter chez les élèves le sentiment d’appartenance à une même communauté. Comme un historien contemporain l’a écrit : « le patriotisme est la première valeur que, très consciemment, l’école [de la Troisième République] veut développer (…). Toutes les disciplines apportent leur concours à cette exaltation du sentiment national. L’histoire, en priorité : à l’époque de la croyance en « l’objectivité », le récit du passé n’est pas « neutre » ! Le petit « Lavisse », principal manuel employé, fournit le modèle de cette interprétation du passé national (…). L’historien (…) montre la longue constitution de la France, à travers les dynasties et les régimes successifs, par le regroupement progressif de toutes les provinces pour atteindre enfin les « frontières naturelles » ; Vercingétorix, le vase de Soissons, Charlemagne, Bouvines, les bourgeois de Calais, « le grand Ferré », Du Guesclin, Jeanne d’Arc brûlée à Rouen, Bayard, le panache blanc d’Henri IV, Bara, le pont d’Arcole, la charge de Reichshoffen : autant d’images historiques, qui jalonnent cette ascension de la France [2]. » Car, une fois encore, c’est bien l’idée de « l’ascension de la France », qui suscite les critiques, les historiens modernes refusant tout net cette approche d’ordre quasi-téléologique, assimilant le pays « à une personne dont l’enfance remonterait au Moyen âge, l’adolescence s’identifierait à l’époque moderne et l’âge adulte, enfin, celui de la maturation, serait celui de la Révolution française. Cette Nation élue s’enracine dans l’histoire de quelques héros et martyres – n’excluant pas l’Ancien Régime – que les écoliers sont invités à aimer [3] » (un choix pédagogique qui paraît à certains aussi inconvenant que révoltant [4]). Car, en procédant ainsi, les historiens officiels du régime auraient été amenés à travestir l’histoire du pays, en « gommant » les évènements susceptibles de contredire leur interprétation linéaire (toujours selon les contempteurs du « Roman National »).

Cette thèse – réduite ici à sa plus simple expression – a rencontré sa meilleur interprète en la personne de l’historienne Suzanne Citron, auteur du célèbre ouvrage : Le Mythe national [5]. D’après cet auteur, la France n’existe pas ; ou plutôt, si elle existe, ce n’est que comme réunion d’hommes et de femmes issues d’origines ethniques et culturelles aussi diverses et variées. Dès lors, ces hommes et ces femmes se seraient vus imposer, par l’école, une histoire qui n’est pas la leur – d’où l’insistance de cet auteur à évoquer certains « tabous » négligés par l’historiographie officielle, comme le massacre des Cathares au XIIIe siècle, la répression des protestants des Cévennes en 1704, ou le génocide vendéen, lors de la Révolution [6].

On l’aura compris : la charge est sévère, pour ne pas dire terrible.

Mais supporte-t-elle un examen attentif des faits ?

C’est on ne peut plus douteux…

 

Réfutation des principales critiques adressées aux historiens du XIXe siècle

À bien y regarder, il y a deux critiques distinctes dans la condamnation du « Roman National », à savoir : d’une part, la critique du postulat nationaliste des historiens traditionnels, et d’autre part, leur manière de tronquer les faits, en falsifiant l’histoire.

Reprenons-les dans l’ordre.

Le postulat nationaliste, tout d’abord. C’est le reproche le moins sérieux. En effet : si on peut reprocher à un auteur de ne pas respecter les prescriptions qu’il s’est lui-même imparties, on ne peut en revanche lui reprocher de s’y montrer fidèle ! Or, les historiens de l’époque avaient tout à fait le droit de se concentrer sur le développement progressif de l’identité nationale. Peut-être, en optant pour cet angle d’attaque spécifique, n’ont-ils pas été complets ; mais, dans la mesure où il est impossible de tout étudier, leur choix s’imposait, comme le plus logique. Comment s’étonner, d’ailleurs, qu’ils aient été « frappés » par la permanence de cet idéal, au cours des siècles ? Nul n’ignore que l’ancienne Gaule celtique, qui avait son identité propre, sous l’Empire romain, sortit bouleversée des invasions germaniques ; or, tout l’effort de la monarchie franque consista à rassembler sous un même sceptre les diverses peuplades que la guerre avait dispersé. Qu’on ne s’y trompe pas : l’État français est un legs des Capétiens, tout comme la culture française est le plus bel héritage du Grand Siècle. Et si la Révolution et l’Empire ont finalement renversé la Monarchie, ils ont poursuivi son entreprise d’unification du pays, en rendant les Français libres et égaux sous l’égide d’une même loi. Le Code civil, cela vous rappelle quelque chose ? Il y a donc bien de quoi être pénétré de l’idée qu’il y a un jenesaisquoi de spécial dans l’histoire de la nation française – une spécialité que les historiens ont logiquement privilégiée dans leurs écrits.

Alors bien sûr, je sais que, dans l’esprit de certaines personnes, « nationaliste » n’est pas synonyme de « patriote », mais de « chauvin, poussant l’amour de son pays jusqu’au mensonge. » Pour Suzanne Citron par exemple, le but de l’enseignement de l’histoire sous la Troisième République « était d’expliquer le passé en donnant toujours raison au gouvernement du pays. L’enseignement de l’histoire développait ainsi non seulement le patriotisme, c’est-à-dire l’attachement au pays, mais aussi le nationalisme, l’idée que la « nation » avait toujours raison, même quand elle avait tort » [7]. Mais est-il vraiment nécessaire de rappeler qu’on peut chercher à faire aimer son pays sans pour autant se montrer aveugle à l’égard des crimes qu’il a pu commettre ?

Qu’on me permette, ici, de citer un texte de Jules Simon, qui ne fut pas seulement un grand théoricien libéral, mais aussi et surtout, un influent ministre de l’instruction publique. Accusé d’avoir été un des initiateurs du « Roman National », Jules Simon pensait, comme les historiens précités, que le rôle du professeur d’histoire était « de faire aimer son pays. » Mais, ajoutait-il aussitôt, « il ne faut pas arriver à ce but en falsifiant les faits. Outre que le premier devoir de l’historien est d’être vrai, les désillusions viendraient trop vite et seraient trop funestes. Toute science donne, outre son enseignement spécial, un enseignement général, l’histoire surtout. Elle doit donner le goût de l’exactitude et de la véracité. Quand on dit, dans un cours public, qu’il n’y a pas eu de vaincus à Waterloo, on s’attire des applaudissements ; mais il vaut mieux dire que la France a été vaincue à Waterloo, et en chercher la cause. Si même nous avons mérité d’être vaincus, il faut l’avouer. La science est autre chose que la poésie ; l’histoire est tout autre chose qu’un roman ; le patriotisme est un sentiment sérieux et sacré qui ne doit pas être suscité et entretenu par le mensonge [8]. »

« L’histoire est tout autre chose qu’un roman » : voilà ce que pensait l’un des hommes qu’on accuse d’avoir ouvert la voie au « Roman National » !

Tout ceci prouve que les reproches adressés aux auteurs de l’époque n’est pas sérieux.

Certes : il s’agissait bien, dans leur esprit, de faire aimer la France aux jeunes Français ; mais pas au prix de mensonges, comme leurs adversaires se plaisent à nous le faire croire. Ce qui nous amène au second reproche adressé aux historiens du XIXe siècle, à savoir : celui d’avoir falsifié les faits, en passant sous silence des pans entiers de notre histoire.

Car enfin, sur quoi se fonde-t-on, pour affirmer tout cela ?

Sur de vagues formules, extraites de manuels scolaires, comme le petit « Lavisse » (le succès de cet ouvrage permettant à certains d’auteurs de voir en Lavisse « l’instituteur national de la République » [9], autrement dit : comme un « grand endoctrineur au service de l’État » [10]).

Ce n’est pas sérieux !

Prenons le cas de Lavisse. Ses adversaires parlent toujours de son Histoire de France, à destination des élèves du cours moyen. Sans doute, y a-t-il beaucoup de critiques à adresser à cet ouvrage superficiel ; on peut même reconnaître que sa reprise est une mauvaise idée, tant ce type d’ouvrage a aujourd’hui daté [11]. Mais est-il vraiment besoin de rappeler que cette petite Histoire de France n’est jamais qu’un ouvrage d’initiation, n’ayant aucune réelle prétention scientifique ? De fait, si l’on prétend critiquer la production intellectuelle de Lavisse – ce que l’on fait, lorsqu’on lui reproche d’avoir passé sous silence des pans entiers de notre histoire – c’est son œuvre d’historien « sérieux » qu’il nous faut étudier.

Passons sur ses travaux touchant l’Allemagne (La Marche de Brandebourg sous la dynastie ascanienne, Frédéric de Prusse, divers Essais sur l’Allemagne impériale…) ou bien encore, le reste du monde (Histoire générale du IVe siècle à nos jours, parue chez Armand Colin entre 1893 et 1901, en 12 volumes !), pour n’envisager que sa monumentale Histoire de France, depuis les origines jusqu’à la Révolution, parue chez Hachette entre 1906 et 1923, en 9 volumes, continuée par son Histoire de la France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, parue chez Hachette entre 1920 et 1922, en 10 volumes. Ouvrons-les ensemble. Lisons-les. Que découvrira-t-on ? Que tous les sujets prétendument « oubliés » par Lavisse sont évoqués par lui, ou ses collaborateurs [12].

Cela ne veut pas dire, bien sûr, que les écrits de cette époque n’aient pas subi l’usure du temps ; mais l’on ne peut décemment attendre la même chose d’un manuel scolaire, que d’un traité, en plusieurs volumes. Entre tant de faits, il faut choisir ; le problème n’est pas de passer sous silence tel ou tel sujet mineur – que l’élève peut découvrir, de lui-même, après l’école, en ouvrant un livre, comme du reste les jeunes Français l’ont toujours fait, au XIXe siècle – mais de falsifier les faits. Or cela n’a jamais été prouvé…

 

La paille et la poutre

Au fond, le véritable problème que posent les contempteurs du « Roman National » n’est pas d’avoir relégué dans l’ombre l’œuvre de leurs prédécesseurs, mais d’avoir substitué, à une vision des choses, qu’ils critiquaient, une autre vision des choses, tout aussi discutable.

Il a fallu du temps pour que le grand public s’en aperçoive !

Par exemple, lorsque Suzanne Citron a publié Le Mythe national, elle ne disait pas ce qu’elle entendait par « une autre histoire. » De nombreux lecteurs lui ayant fait remarquer ce travers, elle leur donna, en guise de réponse, cet ouvrage : L’Histoire autrement [13]. Malheureusement, et même en faisant abstraction des présupposés politiques de l’auteur – dont on aura compris que nous ne les partageons pas – on ne peut que s’avouer déçu par cette entreprise… qui se montre bien moins ambitieuse qu’on n’aurait pu le croire de prime abord. L’auteur se proposait de raconter une « nouvelle » histoire de France : mais L’Histoire autrement se contente de reprendre et approfondir certaines questions, esquissées dans son précédent ouvrage. En outre, l’aspect « régionaliste » disparaît, au profit d’une perspective nettement multiculturaliste : « La France, écrit ainsi Mme Citron, compte désormais quelques trois millions de citoyens musulmans. L’Islam est devenue [sic] la deuxième religion française. C’est là un fait irréversible, qui renouvelle la question de l’identité nationale (…). Il est grand temps d’actualiser, de clarifier les valeurs collectives à transmettre aux jeunes Français » [14]. Quid des « petits Provençaux, Basques, Bretons, Alsaciens, Corses » [15] dont l’auteur soutient qu’on leur a imposé une histoire « parisianiste », qui n’était pas la leur ?

N’est-on pas en train de leur en imposer une nouvelle, qui n’est pas non plus la leur ?

Il suffit, pour s’en convaincre, de lire le manuel de Michelle Zancarini-Fournel, qui entend donner aux étudiants une histoire de France, présentée du seul point de vue des personnes issues des plus récentes vagues de migration étrangères [16]. Il était inévitable qu’en suivant la route qu’elle s’était tracée, Michelle Zancarini-Fournel était inévitablement amenée à rompre avec la présentation traditionnelle, héritée du petit « Lavisse », qui fait remonter l’histoire de France à l’époque gallo-romaine, voire à l’époque celte. Voilà pourquoi son livre débute directement en… 1685 [17], lorsque le ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert (celui-là même pour qui les associations représentatives de Noirs exigent la repentance de la France [18]), fit promulguer un édit régissant l’esclavage en Guadeloupe et en Martinique. Conséquence : tout un pan de l’histoire de France, passé au compte des profits et pertes ! Oubliés, Vercingétorix, le vase de Soissons, Charlemagne, Bouvines, les bourgeois de Calais, « le grand Ferré », Du Guesclin, Jeanne d’Arc brûlée à Rouen, Bayard, le panache blanc d’Henri IV… Trop « parisiens » ! Il faut être un diable de jacobin, pour ne pas s’intéresser à la vie de nos provinces ! Mais que « les petits Provençaux, Basques, Bretons, Alsaciens, Corses » ne se réjouissent pas trop vite, car on ne parlera toujours pas de leurs ancêtres !

Autre exemple : la très médiatisée – et critiquable [19] – Histoire mondiale de la France [20], qui se revendique, dès son ouverture, du haut patronage de Lucien Febvre, en évoquant son livre : « Nous sommes des sang-mêlés » [21], livre où l’on trouve cet aveu des plus surprenants, du moins, pour quiconque croit encore en la neutralité axiologique de l’historien, à savoir : que sa tâche n’est pas d’exalter le sentiment d’appartenance à une communauté nationale (cela, on peut l’admettre) mais bel et bien de « promouvoir, en théorisant, le caractère positif du métissage et de l’interdépendance des hommes et des cultures » [22].

Ne pouvait-on avouer plus crument que, loin d’œuvrer pour plus de scientificité, les « nouveaux » historiens entendent simplement substituer, à un récit dont ils condamnent l’orientation idéologique supposée, un autre récit, dont l’orientation idéologique, elle, ne fait aucun doute, puisqu’ils l’étalent en plein jour !

 

Raison garder

Entendons-nous bien : les contempteurs du « Roman National » n’ont pas toujours tort de critiquer les historiens de la Troisième République, qui ont commis bien des erreurs de jugement, par faute de préjugés courants à l’époque, ou d’un défaut de documentation. Il est donc légitime qu’ils questionnent leurs œuvres, et qu’ils militent pour ouvrir l’histoire de France à de nouveaux champs de recherche, négligés par l’historiographie traditionnelle. Pour ne donner qu’un exemple, il est parfaitement justifié de réévaluer la place qu’accordaient les historiens classiques à tout ce qui n’était pas Paris (ce qui vaut aussi bien pour les anciennes provinces de France, que pour les colonies, comme on l’accordera bien volontiers).

Mais, à moins d’être un multiculturaliste forcené (se refusant à voir ce qu’il y a de politique dans sa manière de concevoir le monde), il est inacceptable de passer sous silence des pans entiers de notre passé au seul motif qu’ils perdraient toute signification, à l’heure de la France black, blanc, beur. Ou alors, il faut avouer crûment que la pseudo-controverse entourant le « Roman National » est – sauf pour quelques auteurs, dont l’étude est restée au niveau de l’authentique controverse scientifique – un simple leurre idéologique, cachant une banale lutte pour le pouvoir, ces historiens cherchant seulement à vanter les mérites du multiculturalisme dans les écoles, à endoctriner la jeunesse, sans y être autorisé par le peuple – précisément, ce qu’ils reprochaient à leurs adversaires comme le crime suprême de l’historien… (À suivre).

 

NOTES :

[1] Henri Martin, Histoire de France, Paris, Furne, 1836, vol. 1, p. xi. Pour ceux qui trouveraient le terme « identité nationale » trop connoté politiquement (merci, Nicolas Sarkozy… !), je rappelle que, dans l’esprit de l’auteur, il signifiait uniquement « cette unité politique et civile, que l’Assemblée Constituante a consommée lorsqu’elle a proclamé la souveraineté de la Nation sur elle-même, le gouvernement représentatif et l’égalité de tous les Français devant la loi. Ainsi, tout ce qui a contribué à amener ce résultat, toutes les révolutions qui ont modifié dans ce sens la face de la société, sont justifiées à nos yeux par le seul fait de leur existence. »

[2] Philippe Joutard, in Georges Duby (dir.), Histoire de la France. Des origines à nos jours, Paris, Larousse, 1991, p. 779.

[3] Emmanuel Fureix, Le Siècle des possibles (1814-1914), Paris, PUF, 2014, p. 199.

[4] Christian Amalvi, De l’art et la manière d’accommoder les héros de l’Histoire de France, Paris, Albin Michel, 1988 ; Claude Lelièvre, Les Rois de France, enfants chéris de la République, Paris, Éditions Bartillat, 1999.

[5] Suzanne Citron, Le Mythe national. L’Histoire de France en question, Paris, Les Éditions ouvrières, 1987, 2e éd. 1991.

[6] Ibid.

[7] Instruction relative à l’institution de réunions périodiques des professeurs dans les lycées et aux réformes que semble réclamer le système d’éducation et d’enseignement suivi dans les établissements d’instruction secondaire, en date du 27 septembre 1872, in Circulaires et instructions officielles relatives à l’instruction publique, Paris, Delalain, 1878, pp. 215-216.

[8] Suzanne Citron, L’Histoire des Hommes, Paris, Syros, 1996, p. 275.

[9] Pierre Nora, « Ernest Lavisse : son rôle dans la formation du sentiment national », Revue Historique, 1962, n° 228, pp. 73-106. Si nous mentionnons cet article, au fond assez mesuré, c’est parce qu’il a été repris par tous les contempteurs du « Roman National », comme Suzanne Citron, Claude Lelièvre ou Nicolas Offenstadt, pour décrédibiliser Lavisse. Or, il nous semble qu’une étude vraiment impartiale de Lavisse est encore à mener, faute de contextualisation. Ainsi, on notera que, dans une note de bas de page, Nora affirmait s’en tenir aux seuls écrits d’historien de Lavisse, sans tenir compte de ses écrits politiques, car « les problèmes qu’en soulève l’étude méritent un développement qui dépasserait le cadre du présent article, orienté vers l’analyse d’un manuel primaire. » (p. 74). Et qu’a fait Nora ? Il a cité des extraits de brochures de propagande écrites pendant la Première Guerre Mondiale (pp. 83-84), extraits permettant à bon nombre d’historiens de décrire Lavisse comme un nationaliste revanchard… sans tenir compte du moment où ces propos ont été tenus. (Car il faut évidemment nuancer des phrases, écrites sous le coup de l’émotion). On peut en dire autant des récits édifiants de Lavisse, tel ce fameux Tu seras soldat ! où l’auteur reconnaissait avoir voulu « toucher le cœur des enfants, et fortifier en eux l’amour du pays. » À aucun moment, Lavisse n’a prétendu agir en historien, lui-même précisant faire œuvre de fiction !

[10] Jean Peyrot, « Compte-rendu du livre de Claude Lelièvre : Les Rois de France, enfants chéris de la République », Historiens & Géographes, 2000, n° 371, pp. 386-387. (Il est à noter que Jean Peyrot, historien éminent, ne reprend pas à son compte cette expression, qui émane de ses collègues, qualifiés par lui « d’anti-Lavisse »).

[11] Le petit « Lavisse », qui n’avait plus été publié depuis 1940, a été poursuivi par Dimitri Casali (Histoire de France, de la Gaule à nos jours, Paris, Armand Colin, 2014).

[12] Ceci est valable pour les éléments « régionalistes », prétendument ignorés par les historiens de l’époque, mais aussi pour d’autres critiques, plus ciblées. Un exemple parmi tant d’autres : la question du Second Empire. On enseigne aujourd’hui à l’Université, comme un article de foi, que les historiens de la Troisième République, « aveuglés » par leurs convictions républicaines, ont tout fait pour discréditer ce régime, au point qu’il aurait fallu attendre l’époque contemporaine, pour qu’on pose, enfin, un regard vraiment impartial sur le Second Empire ! J’invite tous ceux qui croient encore à cette fable à relire les articles que Lavisse et ses collaborateurs avaient consacrés à cette période : ils verront qu’ils retrouveront les mêmes jugements qu’on retrouve sous la plume de Louis Girard ou de Pierre Milza.

[13] Suzanne Citron, L’Histoire autrement, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1992, 2e éd., 2017.

[14] Ibid., pp. 200-201.

[15] Suzanne Citron, « Dénationaliser l’histoire de France », Libération, 30 décembre 2004.

[16] Michelle Zancarini-Fournel, Les Luttes et les Rêves. Une Histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2016.

[17] « Choisir quelle chronologie adopter pour cette histoire de France a été une décision politique. Il y a tout un débat autour ce que certains appellent le « Roman National », qui veut ancrer nos origines dans une histoire gauloise ou franque, c’est à dire Vercingétorix ou Clovis, pour souligner les racines chrétiennes de la France. Comme beaucoup d’historiens, je ne partage pas cette idée (…). Je m’inscris contre une histoire identitaire de la France », déclare Michelle Zancarini-Fournel à Antonin Padovani (« Une histoire qui prenne en compte les femmes, les colonisés et les immigrés », Respect mag, 22 juin 2017).

[18] J’apprends, à ceux qui l’ignorent, que la France serait un pays raciste, du seul fait « qu’il y a à l’Assemblée nationale une statue de Colbert, une salle Colbert, une aile Colbert au ministère de l’Économie, des lycées Colbert (…). Colbert est l’auteur du Code noir, celui qui a organisé en France ce crime contre l’humanité, et aussi le fondateur de la Compagnie des Indes occidentales, de sinistre mémoire. N’est-il pas choquant que personne (ou presque) ne soit choqué ? », demande le président du Conseil représentatif des associations noires (Cran) Louis-Georges Tin, dans un récent article, où il appelle la France à la repentance (« Vos héros sont parfois nos bourreaux », Libération, 28 août 2017). Une vision aussi caricaturale n’est pas admissible : Colbert fut non seulement un grand homme d’État, mais aussi et surtout un homme du XVIIIe siècle. Le juger, à l’aune de nos concepts juridiques modernes (en lui imputant un « crime contre l’humanité », alors que l’esclavage était une pratique traditionnelle, y compris dans la civilisation africaine) est un anachronisme inacceptable.

[19] Comme la plupart des livres d’histoire actuels, l’Histoire mondiale de la France tient plus du patchwork littéraire, ne pouvant être goûté que d’un rare public d’initiés, que du traité encyclopédique, ouvert à tous ceux qui chercheraient en ses pages une information sérieuse. Quant à son orientation idéologique, elle a été à fort juste titre dénoncée par Ran Halévi, qui critique le « deux poids, deux mesures » de cet ouvrage, disert sur les « crimes » commis par la France… mais étrangement silencieux quand les évènements appartiennent aux « vaches sacrées » de la pensée de gauche. « Le pompon revient à l’article sur la Terreur révolutionnaire. L’auteur, en dévot de l’historiographie jacobine, en recycle ici les poncifs délabrés qui visent à banaliser cet épisode lugubre. Et qu’il enrichit d’autres ficelles. Il dénonce la banalisation posthume de Robespierre, pour mieux taire son féroce magistère à l’époque. La Terreur ? Un « cliché », assure-t-il benoîtement (et pourquoi pas un détail de l’histoire ?). Elle serait « un outil de répression couramment utilisé alors à travers l’Europe » (…). Je ne vois nulle part en Europe ériger le terrorisme d’État en système de gouvernement » (« Histoire mondiale ou histoire alternative de la France ? », Le Figaro, 16 septembre 2017).

[20] Patrick Boucheron (dir.), Histoire mondiale de la France, Paris, Le Seuil, 2017.

[21] Lucien Febvre, « Nous sommes des sang-mêlés ». Manuel d’histoire de la civilisation française, Paris, Albin Michel, 2012.

[22] Ibid., p. 15.

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