Querelles d’historiens (I)

À l’occasion de la parution prochaine de ma biographie consacrée à Jules SIMON, j’aimerai expliquer, en quelques articles, les raisons qui m’ont incité à écrire sur l’histoire, alors que je ne suis pas historien de formation.

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« Le bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays ; quoiqu’il aime sa patrie, il ne la flatte jamais en rien. »

François de Salignac de La Mothe FÉNELON

« La vérité est le premier devoir de l’histoire ; elle est la plus utile, la plus puissante des leçons, la plus capable d’empêcher le renouvellement des scènes tragiques. »

Adolphe THIERS

 

S’il me fallait aller à l’essentiel, je dirai que la première de ces raisons, et de loin la plus importante, est que, dans notre pays, l’étude de l’histoire est devenue plus une démarche politique, qu’une démarche scientifique.

 

L’histoire, telle qu’elle devrait être,

Et l’histoire, telle qu’elle est.

Pour la plupart des gens, le rôle de l’historien consiste à exposer et expliquer les évènements du passé, sans parti-pris idéologique, conformément au principe de neutralité axiologique. (C’est du moins ainsi que le métier d’historien était entendu au XVIIe siècle, quand Fénelon disait qu’un historien ne doit être d’aucun temps et d’aucun pays, pour que la justice de ses jugements ne subisse l’influence d’aucun préjugé national et soit l’expression rigoureusement impartiale de la vérité).

Malheureusement, entre ce qui devrait être, d’un point de vue idéal, et ce qui est, dans la réalité, il y a un fossé, béant, que seuls les doctrinaires veulent ignorer.

Prenez tous les livres d’histoire se rapportant à un sujet – n’importe lequel –, lisez-les, et comparez ce qu’ils disent : vous constaterez rapidement, non seulement qu’il ne règne aucune unanimité entre les historiens, mais aussi et surtout, que l’interprétation que chacun d’eux fait du phénomène étudié est strictement conditionné par ses convictions politiques. C’est la raison pour laquelle je dis souvent que, à de très rares exceptions près, la lecture d’un livre d’histoire nous en apprend moins sur la période considérée, que sur les préjugés idéologiques de son auteur.

Le fait n’est pas nouveau, il a même été depuis longtemps dénoncé, en particulier en France.

Dès 1871 en effet, Fustel de Coulanges écrivait : « Nos historiens, depuis cinquante ans, ont été des hommes de parti. Si sincères qu’ils fussent, si impartiaux qu’ils crussent être, ils obéissaient à l’une ou à l’autre des opinions politiques qui nous divisent. Ardents chercheurs, penseurs puissants, écrivains habiles, ils mettaient leur ardeur et leur talent au service d’une cause. Notre histoire ressemblait à nos assemblées législatives : on y distinguait une droite, une gauche, des centres. C’était un champ-clos où les opinions luttaient. Écrire l’histoire de France était une façon de travailler pour un parti, et de combattre un adversaire. L’histoire est ainsi devenue chez nous une sorte de guerre civile en permanence. Ce qu’elle nous a appris, c’est surtout à nous haïr les uns les autres. Quoi qu’elle fît, elle attaquait toujours la France par quelque côté. L’un était républicain et se croyait tenu à calomnier l’ancienne monarchie. L’autre était royaliste et calomniait le régime nouveau. Aucun des deux ne s’apercevait qu’il ne réussissait qu’à frapper sur la France (…). De là nous est venu un patriotisme d’un caractère particulier et étrange. Être patriote, pour beaucoup d’entre nous, c’est être ennemi de l’ancienne France. Notre patriotisme ne consiste le plus souvent qu’à honnir nos rois, à détester notre aristocratie, à médire de toutes nos institutions. Cette sorte de patriotisme n’est au fond que la haine de tout ce qui est français. Il ne nous inspire que méfiance et indiscipline ; au lieu de nous unir contre l’étranger, il nous pousse tout droit à la guerre civile [1]. »

« Guerre civile » : le mot est lâché, et à vrai dire, il n’est pas trop fort.

 

Les livres d’histoire, une cause méconnue de conflits politiques

Sait-on assez quelle a été l’influence des livres d’histoire dans les – trop – nombreuses guerres civiles que la France a connues, au XIXe siècle ?

Un exemple vous permettra de vous en faire une idée : 1848.

Pour la plupart des gens, la révolution de 1848 a pour cause le droit de vote : je rappelle, dans ma biographie de Jules Simon, que les choses sont plus complexes que cela, et qu’il y eut de nombreuses revendications, à l’origine de cette révolte. N’est-il pas surprenant que, parmi elles, figure une théorie, tout droit tirée des écrits de l’historien d’Augustin Thierry ?

Rédacteur au Censeur européen (un journal représentant l’aile avancée du parti libéral, celle qui allait donner naissance au parti radical), Augustin Thierry était plus un polémiste et un pamphlétaire, qu’un historien digne de ce nom. Il avait néanmoins entrepris d’écrire l’histoire du Haut Moyen âge français, entreprise qui lui avait donné l’occasion d’affirmer que la France… n’existait pas. « Nous croyons être une nation, et nous sommes deux nations sur la même terre, deux nations ennemies dans leurs souvenirs, inconciliables dans leurs projets [2]. » Pourquoi ? Simplement parce qu’Augustin Thierry pensait que le peuple de France était d’origine gallo-romaine, tandis que la noblesse était d’origine franque. De là à dire que les aristocrates n’étaient au fond rien de plus que des étrangers, contre lesquels le peuple avait eu raison de se rebeller, pendant la Révolution française, il n’y a qu’un pas qui fut aisément franchi par les disciples d’Augustin Thierry (qui, lui, eut le mérite de ne pas s’associer à cette récupération politique de ses travaux [3]).

Sans doute, ces doctrines « ne paraissaient pas de nature à faire beaucoup de mal, tant elles étaient illisibles ; néanmoins elles ont eu une véritable influence dans le parti révolutionnaire (…). Elles en alimentaient la polémique ; elles lui fournirent sa philosophie. [4] »

L’idée qu’il y avait « deux France » était même si puissante, dans certains milieux, que lorsqu’en 1851, un historien, Léon Aubineau, se proposa de la récuser, son éditeur se refusa à publier son ouvrage, par crainte de subir une campagne de presse défavorable [5].

Il serait facile de multiplier les exemples, et de montrer le rôle de certains livres d’histoire dans d’autres insurrections populaires, comme 1870, mais une telle recherche n’aurait qu’un intérêt limité : ce qui est plus intéressant, est de reprendre l’observation, si vraie, de Fustel de Coulanges, selon quoi, en France, l’histoire est une cause de division…

… aujourd’hui, plus que jamais !

Pour en avoir la preuve, il suffit, dans un de ses moments de liberté, de flâner dans une librairie spécialisée en histoire.

Loin d’y trouver, exposé en évidence, sur les rayonnages, une biographie de Du Guesclin ou une étude sur la Fronde parlementaire, vous y verrez un de ces livres à couverture bariolée, vendu à grand renfort de publicité, aux titres des plus inquiétants, dénonçant la mainmise sur l’histoire de la gauche [6], à moins, bien sûr, que ce ne soit la droite qui soit accusée d’avoir lancé une quelconque OPA sur cette discipline [7]. (À suivre).

 

NOTES :

[1] Revue des Deux Mondes, 1872, vol. 101, pp. 243-244.

[2] Censeur européen, 2 avril 1820.

[3] Ferdinand Valentin, Augustin Thierry, Paris, Oudin, 1895, pp. 262 et suiv.

[4] Paul Janet, Études sur la Révolution française, Paris, Germer-Baillière, 1875, pp. 69-70.

[5] Léon Aubineau, Augustin Thierry, son système historique et ses erreurs, Paris, Société Générale de Librairie Catholique, Paris, 1879.

[6] Jean Sévillia, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique, Paris, Perrin, 2003 ; Jean Sévillia, Historiquement incorrect, Paris, Fayard, 2011 ; Vincent Badré, L’Histoire fabriquée. Ce qu’on ne vous a pas dit à l’école, Monaco, Éditions du Rocher, 2012 ; Dimitri Casali, Désintégration française. Pourquoi notre pays renie son histoire et nos enfants perdent leurs repères, Paris, J.-C. Lattès, 2016 ; Vincent Badré, L’Histoire politisée. Réformes et conséquences, Monaco, Éditions du Rocher, 2016 ; Dimitri Casali, La Longue Montée de l’Ignorance, Paris, First, 2017.

[7] Nicolas Offenstadt, L’Histoire « bling-bling ». Le Retour du « Roman National », Paris, Stock, coll. « Parti Pris », 2009 ; Laurence de Cock et Emmanuelle Picard, La Fabrique scolaire de l’Histoire. Illusions et désillusions du « Roman National », Paris, Agonne, 2009, 2e éd., 2017 ; François Reynaert, « Nos ancêtres les Gaulois… » et autres fadaises, Paris, Fayard, 2010 ; William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin, avec une préface de Nicolas Offenstadt, Les Historiens de garde. De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du « Roman National », Paris, Inculte, coll. « Essai », 2013, 2e éd. 2016.

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